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Full text of "Prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de morale"

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PRÉTEXTES 



DU MÊME AUTEUR 



ÀKonÉ wALTER [Les cahiers ; Les Poésies) épuisé 

LE voïAGE d'orien épuisé 

PALUDEs épuisé 

Au Mercure de France 

PRÉTEXTES. I vol. 

NOUVEAUX PRÉTEXTES , I VOl. 

l'immoraliste, récit i vol. 

LA PORTE ETROITE, fécit I VOl. 

OSCAR WILDE I vol. 

A la Nouvelle Revue Française 

LES NOURRITURES TERRESTRES I Vol. 

ISABELLE, récit 1 vol. 

LE RETOUR DE l'eNFAST PRODIGUE I Vol. 

LE ROI DE CANDAULE, SUlvi dc SAUL 1 VOl. 

LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ I Vol. 

LES CAVES DU VATicAN 1 Vol, 




ANDRE GÎD.E 




w LC A.LC^^ 



RÉFLEXIONS 

CLR QUELQUES POINTS DE LlTïÉnATURE 

ET DE MORALE 



Septième édition 




PARIS à 
MERGVRE DE FRANCE 

XXVI, RUE DE GONDB, XXVI 



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«J8TIPICATI0N DU TIRAGK I 



Tous droites Je reprodiinlien, do tradactîoii et t''a(îa")5tiitioa 
r^sSivés pour ton' i':i','5 



DEUX CONFÉRENCES 



DE L'INFLUENCE EN LITTÉRATURE 

Conférence faite à la Libre Esthétique de Bruxelles 
le 29 Mars 1900. 

A Théo Van Rysselberghe . 

Mesdames, Messieurs, 
Je viens ici faire l'apologie de l'influcnice. 

On convient généralement qu'il y a de bonnes et de 
mauvaises influences. Je ne me charge pas de les dis- 
tinguer. J'ai la prétention de faire l'apologie de toutes 
les influences. 

J'estime qu'il y a de très bonnes influences qui ne 
ji'.raissent pas telles aux yeux de tous. 

J'estime qu'une influence n'est pas bonne ou mau- 



PRETEXTES 



vaise d'une manièie absolue, mais simplement par 
rapport à qui la subit. 

J'estime surtout qu'il y a de mauvaises natures pour 
qui tout est guignon, et à qui tout fait tort. D'autres 
au contraire pour qui tout est heureuse nourriture, qui 
changent les cailloux en pain : « Je dévorais, "dit 
Gœthe, tout ce que Herder voulait bien m'ensei- 
gner. » 

L'apologie de l'influencé d'abord ; l'apologie de 
l'influenceur ensuite ; ce seront là les deux points 
de notre causerie, 

Gœthe, dans ses Mémoires, parle avec émotion de 
cette période de jeunesse où, s'abandonnant au monde 
extérieur, il laissait indistinctement chaque créature agir 
sur lui, chacune à sa manière. « Une merveilleuse pa- 
renté avec chaque objet en résultait, écrit-il, — une si 
parfaite harmonie avec toute la nature, que tout chan- 
gement de lieu, d'heure, de saison, m'affectait intime- 
ment. » Avec délices il subissait la plus fugitive in- 
fluence. . 

Les influences sont de maintes sortes — et si je vous 
ai rappelé ce passage de Gœthe, c'est parce que je 
voudrais pouvoir parler de toutes les influences, cho,- 



DEUX CONFERENCES 



cune ayant son importance, — commençant par les 
plus vagues, les plus naturelles, gardant pour les der- 
nières les influences des hommes et celles des œuvres 
des hommes ; les gardant pour les dernières parce 
que ce sont celles dont il est le plus difficile de parler 
— et contre lesquelles on tenle le plus, ou l'on pré- 
tend tenter le plus, de regimber. — Gomme ma 
prétention est de faire l'apologie de celles-ci aussi, je 
voudrais préparer cette apologie de mou mieux, — 
c'est-à-dire lentement. 

Il n'est pas possible à l'homme de se soustraire 
aux influences; l'homme le plus préservé, le plus muré 
en sent encore. Les influences risquent même d'être 
d'autant plus fortes qu'elles sont moins nombreuses. Si 
nous n'avions rien pour nous distraire du mauvais 
temps, la moindre averse nous ferait inconsolables. 

Il est tellement impossible d'imaginer un homme 
complètement échappé de toutes les influences naturelles 
et humaines, que, lorsqu'il s'est présenté des héros qui 
paraissaient ne rien devoir à l'extérieur, dont on ne 
pouvait expliquer la marche, dont les actions, subites, 
et incompréhensibles aux profanes, étaient telles 
qu'aucun mobile humain ne les semblait déterminer — 
on préférait, après leur réussite, croire à l'influence 



10 Phi^TEXTES 

des astres, tant il est impossible d'imaginer quelque 
chose d'humain qui soit complètement, profondément, 
foncièrement spontané. 

En général on peut dire, je crois, que ceux qui 
avaient la glorieuse réputation de n'obéir qu'à leur 
étoile étaient ceux sur qui les influences person- 
nelles, les influences d'élection agissaient plus puis- 
samment que les influences générales — je veux dire 
celles qui agissent sur tout un peuple, du moins sur 
tous les habitants d'une même ville, à la fois. 

Donc deux classes d'influences, les influences com- 
munes, les influences particulières ; celles que toute 
une famille, un groupement d'hommes, un pays subit 
à la fois ; celles que dans sa famille, dans sa ville, 
dans son pays, l'on est seul à subir (volontairement 
ou non, consciemment ou inconsciemment, qu'on 
les ait choisies ou qu'elles vous aient choisi). Les 
premières tendent à réduire l'individu au type com- 
mun ; les secondes à opposer l'individu à la 
communauté. — Taine s'est occupé presque exclusi- 
vement des premières ; elle flattaient son détermi- 
nisme mieux que les autres... 

Mais comme on ne peut inventer rien de neuf pour 
s ;i tout seul, ces influences que je dis personnelles 



DEUX CONFJSHENCES II 



parce qu'elles sépareront en quelque sorte la personne 
qui les subit, l'individu, de sa famille, de sa société, 
seront aussi bien celles qui le rapprocheront de tel in- 
connu qui les subit ou les a subies comme lui, — qui 
forme ainsi des groupements nouveaux — et créa 
comme une nouvelle famille, aux membres parfois 
très épars, tisse des liens, fonde des parentés — qui 
peut pousser à la même pensée tel homme de Moscou 
et moi-même, et qui, à travers le temps, apparente 
Jammes à Virgile — et à ce poète chinois dont il vous 
lisait jeudi dernier le charmant, modeste et ridicule 
poème. 

Les influences communes sont forcément les plus ^/'oj- 
sîères — ce n'est pas par hasard que le mot grossier 
est devenu synonyme de commun. — J'aurais presque 
honte à parler de l'influence de la nourriture si 
Nietzsche par exemple, paradoxalement je veux le 
croire, ne prétendait que la boisson aune influence con- 
sidérable sur les mœtirs et sur la pensée d'un peuple 
en général : que les Allemands par exemple, en buvant 
de la bière, s'interdisent à jamais de prétendre à celte 
légèreté, cette acuité d'esprit que Nietzsche prête 
aux Français buveurs devin. Passons. 

Mais, je le répète ; moins une influence est grossière, 



la PhÉTEXTES 



plus elle agit d'une manière particulière. Et déjà l'in- 
fluence du temps, celle des saisons, bien qu'agis- 
sant sur de grandes foules à la fois, agit sur elles de 
manière plus délicate et plus nerveuse, et provoque des 
réactions très diverses. — Tel est exténué, tel autre est 
exalté par la chaleur. Keats ne pouvait travailler L . n 
qu'en été, Shelley qu'en automne. Et Diderot disait : 
« J'ai l'esprit fou dans les grands vents. » On pourrait 
citer encore, citer beaucoup... Passons. 

L'influence d'un climat cesse d'être générale, et parla 
devient sensible, à celui qui la subit en étranger. — Ici 
nous arrivons aux influences particulières ; — à vrai 
dire, les seules qui aient droit de nous occuper ici. 

Lorsque Gœthe, arrivant à Rome, s'éci ie : « Nun 
bin ich endlich geboren ! » Enfin je suis né !... Lors- 
qu'il nous dit dans sa correspondance qu'entrant en 
Italie il lui sembla pour la première fois prendre cons- 
cience de lui-même et exister. . . voilà certes de quoi 
nous faire juger l'influence d'un pays étranger comme 
des plus importantes. — C'est, de plus, une influence 
d'élection : je veux dire qu'à part de malheureuses 
exceptions, voyages forcés ou exils, on choisit d'ordi- 
naire la terre oii l'on veut voyager ; la choisir est preuve 
que déjà l'on est un peu influencé par elle. — Ënlia 



DEUX CONFKRKNGES l3 



l'on choisit tel pays précisément parce que l'on sait que 
l'on va être influencé par lui, parce qu'on espère, que 
l'on souhaite cette influence. On choisit précisément 
les lieux que l'on croit capables de vous influencer 
le plus. — Quand Delacroix partait pour le Maroc, ce 
n'était pas pour devenir orientaliste, mais bien, 
par la compréhension qu il devait avoir d'harmonies 
plus vives, plus délicates et plus subtiles, pour 
M prendre conscience » plus parfaite de lui-même, du 
coloriste qu'il était. 

J'ai presque honte à citer ici le mot de Lessing, 
repris par Gœthe dans les Affinités Electives, mot si 
connu qu'il fait sourire : « Es wandelt niemand un- 
bestraft unter Palmen », et que l'on ne peut traduire 
en français qu'assez banalement par : « Nul ne se pro- 
mène impunément sous les palmes. » Qu'entendre par 
là ? sinon qu'on a beau sortir de leur ombre, on n% 
se retrouve plus tel qu'avant. 

J'ai lu tel livre ; et après l'avoir lu je l'ai fermé ; jo 
l'ai remis sur ce rayon de ma bibliothèque, — mais 
dans ce livre il y avait telle parole que je ne peux paa 
oublier. Elle est descendue en moi si avant, que je n« 
la distingue plus de moi-même. Désormais je ne suia 
plus comme si je ne l'avais paa connue. — Que J'oubl» 



l4 PRÉTEXTES 

le livre où j'ai lu cette parole : que j'oublie même que 
je l'ai lue ; que je ne me souvienne d'elle que d'une 
manière imparfaite... n'importe ! Je ne peux plus 
redevenir celui que j'étais avant de l'avoir lue. — 
Comment expliquer sa puissance ? 

Sa puissance vient de ceci qu'elle n'a fait que me 
révéler quelque partie de moi encore inconnue à moi- 
même ; elle n'a été pour moi qu'une explication — 
oui, qu'une explication de moi-même. On l'a dit déjà : 
les influences agissent par ressemblance. On les a com- 
parées à des sortes de miroirs qui nous montreraient, 
non point ce que nous sommes déjà effectivement, 
mais ce que nous sommes d'une façon latente. 

Ce frère intérieur que tu n'es pas encore, 

disait Henri de Régnier, — Je les comparerai plus 
précisément à ce prince d'une pièce de Maîterlinck, 
qui vient réveiller des princesses. Combien de som- 
meillantes princesses nous portons en nous, ignorées, 
attendant qu'un contact, qu'un accord, qu'un mot les 
réveille ! 

Quem'importe, auprèsde cela, tout ce que j'apprends 
par la tête, ce qu'à grand renfort de mémoire j 'arriva 



DKUX CONFERENCES 



i5 



à retenir ? — Par instruction, ainsi, je peux accumuler 
en moi de lourds trésors, toute une encombrante ri- 
chesse, une fortune, précieuse certes comme instru- 
ment, mais qui restera différente de moi jusqu'à la 
consommation des siècles. — L'avare met ses pièces 
d'or dans un coffre ; mais, sitôt le coffre fermé, c'est 
comme si le coffre était vide. 

Rien de pareil avec cette intime connaissance, qui 
n'est plutôt qu'une reconnaissance mêlée d'amour — 
de reconnaissance, vraiment ; qui est comme le sen- 
timent d'une parenté retrouvée. 

A Rome, près de la solitaire petite tombe de Keats, 
quand je lus ses vers admirables, combien naïvement 
je laissai sa douce influence entrer en moi, tendrement 
me toucher, me reconnaître, s'apparenter à mes plus 
douteuses, à mes plus incertaines pensées. — ■ A ce point 
que lorsque, malade, il s'écrie dans l'Ode au Rossignol: 

Oh ! qui me donnera une gorgée d'un vin — long- 
temps refroidi dans la terre profonde, — d'un vin qui 
sente Flora et la campagne verte, la danse et les chan- 
sons provençales, et la joie que brûle le soleil? 

— Oh ! qui me donnera une coupe pleine de chaud 
Midi? 



i6 PBÉTEXTES 



ïl me semblait, que, de mes propres lèvres, j'enten- 
disse jaillir cette plainte admirable. 

S'éduqner, s'épanouir dans le monde, il semble 
vraiment que ce soit se retrouver des parents. 

Je sens bien qu'ici nous sommes arrivés au point 
sensible, dangereux, et qu'il va devenir pins difficile 
et délicat de parler. Il ne s'agit plus à présent des 
influences — dirai-je : naturelles — mais bien des 
influences humaines, — Gomment expliquer, tandis 
que rinjîuence nous apparaissait jusqu'ici comme un 
heureux moyen d'enrichissement personnel — ou du 
moins semblable à cette baguette de coudre des sor- 
ciers qui permettrait de découvrir en soi des richesses, 
— comment expliquer que brusquement ici l'on entre 
en garde, que l'on ait peur (surtout de nos jours, 
disons-le bien), que l'on se défie. L'influence, ici, 
est considérée comme une chose néfaste, une sorte 
d'attentat envers soi-même, de crime de lèse-person- 
nalité. 

C'est que précisément aujourd'hui, même sans faire 
profession d'individualisme, nous prétendons avoir 
chacun notre personnalité, et que, sitôt que celte 
personnalité n'est plus très robuste, sitôt qu'elle paraît, 



DEUX CONFÉKENCES I7 



â nous-mêmes ou aux autres, un peu indécise, chan- 
celante ou débile, la peur de la perdre nous poursuit et 
risque de gâter nos plus réelles joies. 

La peur de perdre sa personnalité ! 

Nous avons pu, dans notre bienheureux monde des 
lettres, connaître et rencontrer bien des peurs : la peur 
du neuf, la peur du vieux — ces derniers temps la 
peur des langues étrangères, etc ..., mais de toutes, la 
plus vilaine, la plus sotte, la plus ridicule, c'est bien 
la peur d& perdre sa personnalité. 

(( Je ne veux pas lire Gœthe, me disait un jeune 
liitérateur (ne craignez rien, je ne nomme que quand 
je loue), — je ne veux pas lire Gœthe parce que cela 
pourrait m'impressionner. » 

11 faut, n'est-ce pas, être arrivé à un point de per- 
fection rare, pour croire que l'on ne peut changer 
qu'en mal. 

La personnalité d'un écrivain, cette personnalité 
délicate, choyée, celle qu'on a peur de perdre, non 
iant parce qu'on la sait précieuse, que parce qu'on la 
croit sans cesse sur le point d'être perdue — consiste 
trop souvent à n'avoir jamais fait telle ou telle chose. 
C'est ce qu'on pourrait appeler une personnalité 
privative. La perdre, c'est avoir envie de faire, ce 



i8 



PRETEXTES 



qu'on s'était promis de ne pas faire. — Il a 
paru, il y a quelque dix ans, un volume de nouvelles 
que l'auteur avait intitulé ; Contes sans qui ni que. 
L'auteur s'était fait une manière d'originalité, un 
style spécial, une personnalité, à n'employer jamais 
un pronom conjonctif. (Comme si les qui et les que 
ne continuaient pas quaad même d'exister ! ) — 
Combien d'auteurs, d'artistes, n'ont d'autre person- 
nalité que celle-là, qui, le jour où ils consentiraient à 
employer les qui et les que, comme tout le monde, se 
confondraient tout simplement dans la masse banale et 
infiniment nuancée de l'humanité. 

Et pourtant, il faut bien avouer que la personnalité 
des plus grands hommes est faite aussi de leurs incom- 
préhensions. L'accentuation même de leurs traits 
exige une limitation violente. Aucun grand homme 
ne nous laisse de lui une image vague, mais précise et 
très définie. On peut même dire que ses incompré- 
hensions font la définition du grand homme. 

Que Voltaire n'ait compris Homère ni la Bible ; 
qu'il éclate de rire devant Pindare ; est-ce que cela ne 
dessine pas la figure de Voltaire ? comme le peintre 
qui, traçant le contour d'un visage, dirait à ce visage : 
Tu n'iras pas plus loin. 



DEUX CONFÉRENCES ig 



Que Gœthe, le plus intelligent des êtres, n'ait pas 
compris Beethoven — Beethoven, qui, après avoir 
joué devant lui la sonate en ut dièze mineur (celle 
qu'on a coutume de nommer la Sonate ail clair de 
lune), comme Gœthe demeurait froidement silencieux, 
poussait vers lui ce cri de détresse : « Mais, Maître, 
si vous, vous ne me dites rien — qui donc alors me 
comprendra? » est-ce que cela ne définit pas d'un 
coup Gœthe — et Beethoven ? 

Ces incompréhensions s'expliquent, voici comment: 
elles ne sont certes point sottise ; elles sont éblouisse- 
ment. — Ainsi tout grand amour est exclusif,et l'admi- 
ration d'un amant pour sa maîtresse le rend insensible à 
toute beauté différente. — C'est l'amour qu'il avait 
pour l'esprit, qui rendait Voltaire insensible au 
lyrisme. C'est l'adoration de Gœthe pour la Grèce, 
pour la pure et souriante tendresse de Mozart, qui lui 
faisait craindre le déchaînement passionné de Beethoven 
— et dire à Mendelssohn qui lui jouait le début de 
la symphonie en ut mineur : « Je ne ressens que de 
l'étonnement. » 

Peut-être peut-on dire que tout grand producteur, 
tout créateur, a coutume de projeter sur le point qu'il 
vent opérer une telle abondance de lumière spirituelle, 



aO PBETEXTES 



un tel faisceau de rayons — que tout le reste autour 
en paraît sombre. Le contraire de cela, n'est-ce pas lo 
dilettante ? qui comprend tout, précisément parce 
qu'il n'aime rien passionnément, c'est-à-dire exclusive- 
ment. 

Mais combien celui qui, sans avoir une personnalité 
faUde, toute d'ombre et d'éblouissement, tâche de se 
créer une personnalité restreinte et combinée, en se 
privant de certaines influences, en se mettant l'esprit 
au régime, comme un malade dont l'estomac débile 
ne saurait supporter qu'un choix de nourritures peu 
variées (mais qu'alors il digère si bien !) — combien 
celui-là me fait aimer le dilettante, qui, ne pouvant être 
producteur et parler, prend le charmant parti d'être 
attentif et se fait une carrière vraiment de savoir 
admirablement écouter. (On manque d'écouteurs 
aujourd'hui, de même que l'on manque d'écoles — 
c'est un des résultats de ce besoin d'originalité à tout 
prix.) 

La peur de ressembler à tous fait dès lors chercher 
à celui-ci quels traits bizarres, uniques (incompréhen- 
sibles souvent par la même), il peut bien montrer — 
qui lui apparaissent aussitôt d'une principale impor- 
tance, qu'il croit devoir exagérer, fût-ce aux dépen» 



DEUX CONFKUENCES 2î 



de tout le reste. J'en sais un qui ne veut pas lire 
Ibsen parce que, dit-il, « il a peur de le trop bien com- 
prendre ». Un autre s'est promis de ne jamais lire les 
poètes étrangers, de crainte de perdre « le sens pur de 
sa langue »... 

Ceux qui craignent les influences et s'y dérobent 
font le tacite aveu de la pauvreté de leur âme. Rien de 
bien neuf en eux à découvrir, puisqu'ils ne veulent 
prêter la main à rien de ce qui peut guider leur décou- 
verte. Et s'ils sont si peu soucieux de se retrouver des 
pirents, c'est, je pense, qu'il se pressentent fort mal 
apparentés. 

Un grand homme n'^ qu'un souci : devenir le plus 
humain possible, — • disons mieux : deve?<ir banal. 
Devenir banal, Shakespeare, banal Gœthe, Molière, 
Balzac, Tolstoï... Et, chose admirable, c'est ainsi 
qu'il devient le plus personnel. Tandis que celui qui 
fuit l'humanité pour lui-même, n'arrive qu'à devenir 
particulier, bizarre, défectueux... Dois-je citer le mot 
de l'Evangile ?-Oui, car je ne pense pas le détourncL- 
de son sens : « Celui qui veut sauver sa vie (sa vie 
personnelle) la perdra ; mais qui veut la donner la 
sauvera (ou pour traduire plus exactement le texte 
giec ; « la rendra vraiment vivante »), 



PRETEXTES 



Voilà pourquoi nous voyons les grands esprits ne 
jamais craindre les influences, mais au contraire les 
rechercher avec une sorte d'avidité qui est comme 
l'avidité d'ÉTRE. 

Quelles richesses ne devait pas sentir en lui un 
Gœthe, pour ne s'être refusé, — ou, selon le mot de 
Nietzsche, « n'avoir dit non » — à rien ! Il semble que 
la biographie de Gœthe soit l'histoire de ses influences 
- — (nationales avec Gœtz ; moyenâgeuses avec Faust ; 
grecques avec les jphigénies ; italiennes avec le 
Tasse, etc. ; enfin vers la fin de sa vie encore, l'in- 
fluence orientale, à travers ledivande Ilafiz, que venait 
de traduire Hammer — influence si puissante que, à 
plus de 70 ans, il apprend le persan et écrit lui aussi un 
Divan). 

La même frénésie désireuse qui poussait Gœthe vers 
l'Italie, poussait le Danle vers la France. C'est parce 
qii'il ne trouvait plus en Italie d'influences suflîsantes, 
qu'il accourait jusqu'à Paris se soumettre à celle de 
notre Université. 

Il faudrait pourtant se convaincre que la peur dont 
je parle est une peur toute moderne, dernier effet de l'a- 
narchie des lettres et des arts ; avant, on ne connaissait 
pas celte crainle-là. Dans toute grande époque on se 



dku":î coNFiiscxcrs aS 

contentait d'être personnel, sans chercher à l'être, de 
sorte qu'un admirable fonds commun semble unir les 
artistes des grandes époques, et, par la réunion de 
leurs figures involontairement diverses, créer une 
sorte de société, admirable presque autant par elle- 
même, que l'est chaque figure isolée. Un Racine se 
préoccupait-il de ne ressembler à nul autre ? Sa 
Phèdre est-elle diminuée parce qu'elle naquit, prétend- 
on, d'une influence janséniste ? Le xvii" siècle français 
est-il moins grand pour avoir été dominé par Des- 
cartes ? Shakespeare a-t-il rougi de mettre en scène 
les héros de Plutarque ; de reprendre les pièces de 
ses prédécesseurs ou de ses contemporains? 

Je conseillais un jour à un jeune littérateur un sujet 
qui me paraissait à ce point fait pour lui, que je 
m'étonnais presque qu'il n'eût pas déjà songé à le 
prendre. Huit jours après, ie le revis, navré. Qu'avait- 
il ? Je m'inquiétai... « Eh ! me dit-ll amèrement, je 
ne veux vous faire aucun reproche, parce que je pense 
que le motif qui vous faisait me conseiller était bon, 
— mais pour l'amour de Dieu, cher ami, ne me 
donnez plus de conseils ! Voici qu'à présent je viens de 
moi-même au sujet dont vous m'avez parlé l'autre jour. 
Que diable voulez-vous que j'en fasse à présent ? C'est 



34 PRÉTEXTES 

VOUS qui me l'avez conseillé ; je ne pourrai jamais 
plus croire que je l'ai trouvé tout seul, n — Ah ! je 
n'invente pas ! — j'avoue que je fus quelque temps 
sans comprendre : — le malheureux craignait de ne 
pas êire personnel. 

On raconte que Pouchkine un jour dit à Gogol : 
« Mon jeune ami, il m'est venu en tête, l'autre jour, 
un sujet — une idée que je crois admirable — mais 
dont je sens bien que moi, je ne pourrai rien tirer. 
Vous devriez la prendre ; il me semble, tel que je vous 
connais, que vous en feriez quelque chose. » — 
Quelque chose ! — en effet — Gogol n'en fit rien 
moins que les Ames mortes, à quoi il dut sa gloire, de 
ce petit sujet^ de ce germe que Pouchkine un jour 
posait dans son esprit. 

Il faut aller plus loin et dire : les grandes époques 
de cïéation artistique, les époques fécondes, ont été les 
époques les plus profondément influencées. — Telle 
la période d'Auguste, par les lettres grecques ; la 
renaissance anglaise, italienne, française par l'invasion 
de l'antiquité, etc. 

La contemplation de ces grandes époques où, par 
suite de conjonctures heureuses, grandit, s'épanouit, 



DEUX CONFERENCES 2 

éclate, tout ce qui, depuis longtemps semé, germinait 
et restait dans l'attente — peut nous emplir aujour- 
d'hui de regrets et de tristesse. A notre époque, que 
j'admire et que j'aime, il est bon, je crois, de chercher 
d'où vient cette régnante anarchie, qui peut nous 
exalter un instant en nous faisant prendre la fièvre 
qu'elle nous donne pour une surabondance de vie ; 
— il est utile de comprendre que ce qui fait, dans sa 
plantureuse diversité, l'unllé malgré tout d'une grande 
époque, c'est que tous les esprits qui la composent se 
viennent abreuver aux mêmes eaux... 

Aujourd'hui nous ne savons plus à quelle source 
boire — nous croyons trop d'eaux salutaires, et tel va 
boire ici, tel va là. 

C'est aussi qu'aucune grande source unique . ne 
jaillit, mais que les eaux, surgies de toutes parts, sans 
élan, sourdent à peine, puis restent sur le sol, 
stagnantes — et que l'aspect du sol littéraire, aujour- 
d'hui, est assez proprement celui d'un marécage. 

Plus de puissant courant, plus de canal, plus dft 
grande influence générale qui groupe et unisse les 
esprits en les soumettant à quelque grande croyance 
commune, à quelque grande idée dominatrice — plus 
d'ÉcoLE, en un mot — mais, par crainte de se ressem- 



a6 PRÉTEXTES 



hier, par liorrcur d'avoli- à se soumettre, par incerti- 
tude aussi, par scepticisme, complexité, une multi- 
tude de petites croyances particulières, pour le triom- 
phe des bizarres petits particuliers. 

Si donc les grands esprits c'icrchent avidement les 
influences, c'est rpie, sûrs do leurs propres richesses, 
pleins du sentinsent inluitil", iii'jéiiLi de l'abondance 
immanente de leur être, ils vivent dans une attente 
joyeuse de leurs nouvelles éclosions. — Ceux, au con- 
traire, qui n'ont pas eu eux grande ressource, 
semblent garder toujoiu-s la crainte de voir se vérifier 
pour eux le mot tragirjue do l'Evangile : « Il sera 
donné à celui qui a ; mais à celui qui n'a pas, oa 
ôlera même ce qu'il a. » Ici encore la vie est sans pilié 
pour les faibles. — Est-ce une raison pour fuir liS 
influences ? — Non. — Mais les faibles y perdront !e 
peu d'originalité à laquelle ils peuvent prétendre... 
Messieurs : tant mielx ! C'est là ce qui permet une 
Ecole. 

Une Ecole est composée toujours de quelques rares 
grands esprits directeurs — etde toute ime série d'autrei 
subordonnés, qui forment comme le terrain neutre 
sur lequel ces quelques grands esprits peuvent s'élever 



DEUX CONFEUEKCES 27 



Nous y reconnaissons d'abord une subordination, 
une sorte de soumission tacite, inconsciente, à quelques 
grandes idées que quelques grands esprits proposent, 
que les esprits moins grands prennent pour Vérités. 
— Et, s'ils suivent cesgrands esprits, peu m'importe 1 
car ces grands esprits les mèneront plus loin qu'ils 
n'eussent su aller par eux-mêmes. Nous ne pouvons 
savoir ce qu'eût été Jordaens sans Rubens. Grâce à 
Rubens, Jordaens s'est élevé parfois si haut, qu'il 
semble que mon exemple soit mal choisi et qu'il faille 
placer Jordaens au contraire parmi les grands esprits 
directeurs. — Et que serait ce si je parlais de Van 
Dyck, qui, à son tour, crée et domine l'écoU, an- 
glaise ? 

Autre chose : souvent une grande idée n'a pas assez 
d'un seul grand homme pour l'exprimer, pour l'exa- 
gérer tout entière ; un grand homme n'y suffit pas ; 
il faut que plusieurs s'y emploient, reprennent cette 
idée première, la redisent, la réfractent en fassent 
valoir une dernière beauté. — La grandeur, qui pa- 
raissait démesurée, de Shakespeare, a longtemps 
empêché de voir, mais ne nous empêche plus aujour- 
d'hui d'admirer, l'admirable pléiade de dramaturges 
qui l'entourent. — L'idée qu'exalte l'école hoUan- 



28 MVfBTnra 

daise s'est-elle satisfaite d'un Terburg, d'un Metsu, d'un 
Pieter do Hooch ? Non, non, il fallait chacun de ceux- 
là, et combien d'autres ! 

Enfin, disons que si toute unesuite de grands esprits 
se dévouent pour exalter une grande idée, il en faut 
d'autres, qui se dévouent aussi, pour l'exténuer, la 
compromettre et la détruire. — Je ne parle pas de 
ceux qui s'acharnent contre — non — ceux-là d'ordi- 
naire servent l'idée qu'ils combattent, la fortifient do 
leur inimitié. — Mais je parle de ceux qui croient la 
servir, de cette malheureuse descendance en qui s'é- 
puise enfin l'idée. — Et, comme l'humanité fait et 
doit faire une consommation effroyable d'idées, il faut 
être reconnaissant à ceux-ci i'qui, en épuisant enfin ce 
qu'une idée avait encore de généreux en elle, en la 
faisant redevenir Idée, de vérité qu'elle semblait, la 
vident enfin de tout suc, et forcent ceux qui viennent 
à chercher une idée nouvelle, — idée qui, à son tour, 
paraisse pour un temps Vérité. 

Bénis soient les Miéris et les Philippe Van Dyck 
pour achever de ruiner la moribonde école hollan- 
daise, pour venir à bout de ses dernières domina- 
tions. 

En littérature, croyez bien que ce sont pas les 



DEUX CONFÉRENCES 2 9 

(( verslibristes », pas même les plus grands, les Yielé- 
Giiffin, les Verhaeren, qui viendraient à bout du Par- 
nasse ; c'est le Parnasse lui-même qui se supprime, 
se compromet en ses derniers lamentables représen- 
tants. 

Disons encore ceci : ceux qui craignent les 
influences et s'y refusent en sont punis de cette 
manière admirable : dès qu'on signale un pasticheur, 
c'est parmi eux qu'il faut chercher. — Ils ne se 
tiennent pas bien devant les œuvres d'art d'autrui. La 
crainte qu'ils ont les fait s'arrêter à la surface de 
l'œuvre ; ils y goûtent du bout des lèvres. — Ce qu'ils 
y cherchent, c'est le secret tout extérieur (croient-ils) 
de la matière, du métier — ce qui précisément 
n'existe qu'en relation intime et profonde avec la per- 
sonnalité même de l'artiste, ce qui demeure le plus 
inaliénable de ses biens. — Ils ont, pour la raison 
d'être de l'œuvre d'art, une incompréhension totale. 
Ils semblent croire qu'on peut prendre la peau des 
statues, puis qu'en soufflant dedans, cela redonnera 
quelque chose. 

L'artiste véritable, avide des influences profondes, 
se penchera sur l'œuvre d'art, tâchant de l'oublier et 
de pénétrer plus arrière. Il considérera l'œuvre d'art 



3o "prétextes 

accomplie, comme un point d'arrêt, de frontière ; pour 
aller plus loin ou ailleurs, il nous faut changer de 
manteau. — L'artiste véritable cherchera, derrière 
l'œuvre, l'homme, et c'est de lui qu'il apprendra. 

La franche imitation n'a rien à faire avec le pastiche 
qui toujours reste besogne sournoise et cachée. Par 
quelle aberration aujourd'hui n'osons-nous plus 
imiter, c'est ce qu'il serait trop long de dire — d'ail- 
leurs tout cela se tient et si l'on m'a suivi jusqu'ici 
l'on me comprendra sans peine. — Les grands artistes 
n'ont jamais craint d'imiter. 

Michel-Ange imita d'abord si résolument les 
antiques que, certaines de ses statues — entre autres 
un Cupidon endormi — il s'amusa de les faire passer 
pour des statues retrouvées dans des fouilles. — Une 
autre statue de l'amour fut, raconte-t-on, enterrée par 
lui, puis exhumée comme marbre grec. 

Montaigne, dans sa fréquentation des anciens, se 
compare aux abeilles qui « pillottent de çà de là les 
ileurs », mais qui en font après le miel, « qui est 
tout leur » — ce n'est plus, dit-il, a thym ne marjo- 
leine » . 
— Non : c'est du Montaigne, et tant mieux. 



DEUX CONFÉRENCES Sï 



Mesdames et Messieurs, 

Je m'étais promis de faire, après l'apologie de l'in- 
fluencé, celle de l'inlluenceur. A présent elle ne m'ap- 
paraît plus bien utile. L'apologie de l'influenceur — 
ne serait-ce pas celle du « grand homme » ? Tout 
grand homme est un influenceur. — Artiste, ses écrits, 
ses tableaux, ne sont qu'une part de son œuvre ; son 
influence l'explique, la continue. Descartes n'est pas 
seulement l'auteur du Discours de la Méthode, de la 
Diopirique et des Méditations ; il est l'auteur aussi du 
Cartésianisme. — Parfois même l'influence de 
l'homme est plus importante que son œuvre ; parfois 
elle s'en détache et ne semble la suivre que de très 
loin ; — telle est, à travers des siècles d'inaction, celle 
de la Poétique d'Aristote sur le xvii' siècle français. 
Parfois enfin, l'influence est l'œuvre unique, comme il 
advint pour ces deux uniques figures, que j'ose à peine 
citer, de Socrate et du Christ. 

On a souvent parlé de la responsabilité des grands 
hommes, — On n'a point tant reproché au Christ tous 
les martyrs que le Christianisme avait faits (car l'idée 
de salut s'y mêlait) — qu'or ne reproche encore à tel 



3a PRÉTEXTES 



écrivain le retentissement parfois tragique de ses idées. 
— Après Werther, on dit qu'il y eut une épidémie de 
suicides. De même en Russie, après un poème de Ler- 
montof. « Après ce livre, disait M"" de Sévigné en 
parlant des Maximes de La Rochefoucauld, — il n'y a 
plus qu'à se tuer ou qu'à se faire chrétien. » (Elle 
disait cela croyant sûrement qu'il ne se trouverait per- 
sonne qui ne préférât une conversion à la mort). — - 
Ceux que la littérature a tués, je pense qu'ils portaient 
déjà la mort en eux ; ceux qui se sont faits chrétiens 
étaient admirablement prêts pour l'être ; l'influence, 
disais-je, ne crée rien : elle éveille. 

Mais je me garderai, d'ailleurs, de chercher à 
diminuer la responsabilité des grands hommes ; pour 
leur plus grande gloire, il faut la croire même la plus 
lourde, la plus efl'rayante possible. Je ne sache pas 
qu'elle ait fait reculer aucun d'eux. Au contraire, ils 
cherchent de l'assumer toujours plus grande. Ils font, 
tout autour d'eux, que l'on s'en doute ou non, une 
consommation de vie formidable. 

Mais ce n'est pas toujours un besoin de domination 
qui les mène : Chez l'artiste, souvent, la soumission 
d'autrui qu'il obtient a des causes très différentes. Un 
mot pourrait, Je crois, les réaumer : il ne se suffit pas à 



DEUX OONFÉRBRCBI 33 



lui-même. La conscience qu'il a de l'importance de 
l'idée qu'il porle le tourmente. Il en est responsable, 
il le sent. Cette responsabilité lui paraît la plus impor- 
tante ; l'autre ne passera qu'après. Que peut-il ? Seul ! 
— Il est débordé. Il n'a pas assez de ses cinq sens pour 
palper le monde ; de ses vingt-quatre heures par jour, 
pour vivre, penser, s'exprimer. 11 n'y suffît pas, il le 
sent. Il a besoin d'adjoints, de substituts, de secré- 
taires. — « Un grand homme^ dit Nietzsche, n"a pas 
seulement son esprit, mais aussi celui de tous ses 
amis. » — Chaque ami lui prêtera ses sens ; bien plus : 
vivra pour lui. Lui se fait centre (oh ! malgré lui), il 
regarde et profite de tout. Il influence : d'autres vivront 
et joueront pour lui ses idées ; risqueront le danger de 
les expérimenter à sa place. 

Il est difficile parfois de faire l'apologie des grands 
hommes. Je ne veux donc point dire ici que j'approuve 
cela ; je dis seulement que sans cela le grand homme 
n'est guère possible. — S'il voulait œuvrer sans in- 
fluencer, il serait d'abord mal renseigné, n'ayant 
pu voir opérer ses idées ; puis il ne serait pas in- 
téressant ; car cela seul qui nous influence bous 
importe. — "Voilà pourquoi j'ai eu soin de faire 
d'abord l'apolog^ie des influencés, — pour pouvoir k 



34 PRÉTEXTES 



présent oser dire qu'ils sont indispensables aux grands 
hommes. 



Mesdames et Messieurs, 

Je vous ai dit à présent à peu près ce que je désirais 
vous dire. Peut-être les quelques idées que j'ai tenté 
d'exposer ici vous paraîtront-elles soit paradoxales, 
soit fausses. — Je me tiendrai pourtgint pour satisfait 
si, fût-ce par protestation contre elles, j'ai pu faire naître 
en vous — je veux dire : éveiller — quelques idées que 
vous jugerez justes et belles. — C'est ce que nous 
pourrons appeler de l'influence par réaction. 

BruxeUes, U 29 mars 1900, 



LES LIMITES DE L'ART 

Conférence. 

A Maurice Denis, 

Mesdames et Messieurs (i) 

Si je viens vous parler ici des limites de l'art, ce 
n'est point, soyez-en d'avance convaincus, que j'aie 
quelque prétention à les reculer ou à les rapprocher, 
fût-ce durant le temps de cette causerie ; et si le titre 
que j'y ai laissé donner paraît un peu bien général, ma 
hardiesse, je vous l'affirme, n'est pourtant point 
d'avoir choisi ce titre : elle est de parler à des 
peintres. 

(') La conférence annoncée sous ce litre fut préparée pour 
1 exposition des artistes indépendants de 1901 ; un contretemps 
subit m'empêcha, à mon grand regret, de la prononcer, J'eu 
donne ici simplement l'osi^uisse. 



36 



PRETEXTES 



Nous ne sommes plus au temps où quelques 
échappés de l'atelier Rouault pouvaient redire avec 
Gautier le : ut picliira poesis d'Horace ; mais si les 
littérateurs d'aujourd'hui ont compris le danger, le 
non-sens tout au moins, de prétendre se servir de la 
plume comme d'un pinceau, les peintres n'ont pas 
moins compris de leur côté que le ut poesis pictiira 
serait pour eux théorie plus funeste encore. Littéra- 
ture et peinture se sont heureusement désalliées, et je 
ne viens pas ici pour m'en plaindre ; au contraire. Il 
est d'avance bien reconnu que je n'entends rien à 
votre métier et que vous n'entendez rien au mien. 
\ous cultivez votre jardin, nous le nôtre ; nous voi- 
âÎDcns un peu parfois ; c'est tout. 

Pourtant, si vous m'avez amicalement convié à 
venir aujourd'hui vous parler, et si je le fais avec joie, 
ce n'est pas pour de simples raisons de voisinage ; 
nous sommes quelques-uns à penser qu'il n'est pas 
bon que les artistes d'un même pays, absorbés chacun 
dans leur art, méconnaissent qu'au-dessus des ques- 
tions particulières à la littérature et à la peinture, il 
y a telles questions d'esthétique plus générale, — de 
celles qui, résolues, firent Poussin frère de Racine, 
par exemple, — et devant lesquelles nous pouvons 



DEUX CONFÉRENCES 37 



ensemble oublier un instant, vous, Messieurs, que 
vous êtes peintres, moi que je suis littérateur, pour 
nous souvenir mieux que nous sommes, et malgré 
toutes les différences de métier, les uns et l'autre des 
artistes. 

Yoilà pourquoi, si j'aborde aujourd'hui devant vous 
de telles généralités, je dis que ce n'est point hardiesse, 
mais modeste crainte, au contraire, de n'avoir pas, 
pour tout sujet plus spécial, la compétence néces- 
sairCo 

Il y a quelques jours, plutôt feuilletant que lisant 
un des épais volumes du « Cours de philosophie posi- 
tive », je fus frappé par un curieux passage. Il s'y 
agit de louer la science ; Auguste Comte s'entend à 
cela et loue bien — peu le passé, plus le présent, 
presque infiniment l'avenir, — je dis « presque », car 
tout aussitôt, par saine horreur de l'hyperbole et 
souci de précision, Comte, après avoir vaguemenl 
esquissé ce que, de la science, l'avenir paraît pouvoir 
espérer et prétendre, ajoute que prétentions et espé- 
rances ne sauraient être infinies. Il est, écrit-il (à peu 
près, car je cite de mémoire), presque aisé d'en pré- 
voir dès à présent les limitai et d'indiquer quelles 



38 PRÉTEXTES 



terres lui resteront toujours fermées ; on sait par 
exemple que la science n'atteindra jamais... Savez- 
vous l'exemple qu'il cite ? — la composition chimique 
des astres. Une génération s'écoulait, puis simplement, 
sans bruit, l'analyse spectrale s'emparait de ces mêmes 
astres, et la science franchissait les bornes assignées. 

De cette page du positiviste, où je trouve malgré 
tout plus à admirer qu'à sourire, est née, avec le titre 
et l'idée de cette causerie, une défiance de moi plus 
grande encore, comme l'étrange avertissement que 
prétendre fixer d'avance des limites au pouvoir de 
l'intelligence humaine était folie — folie aussi pré- 
somptueuse en son genre que prétendre prévoir et 
dessiner d'avance les futures manifestations de ce 
pouvoir, et que de les croire infinies. 

Sans cesse des moyens nouveaux permettent au sa- 
vant des investigations et des précisions nouvelles, 
chaque nouvelle découverte servant de moyen à son 
tour ; mais précisément pour cela, et parce qu'ainsi 
chaque effort nouveau s'additionne, chaque effort an- 
cien s'y confond et s'anonymise, de sorte que l'on n'y 
considère jamais en chaque partie que la plus récente 
victoire ; — l'on peut donc dire (et c'est presque une 
tautologie) que les limites de la science se reculent 



DEUX CONFÉRENCES Sg 



toujours dans le sens même de son progrès. La ques- 
tion est : jusqu'où ira-t-elle ? 

En art, la question se pose d'une manière très 
dijfférente. Le mot « progrès » y perd tout sens, et, 
comme l'écrivait naguère Ingres : on ne peut entendre 
dire de sang-froid et lire que « la génération présente 
jouit, en les voyant, des immenses progrès que la 
peinture a faits depuis la Renaissance jusqu'à nos 
jours ». La question ne sera donc plus : jusqiioù îa 
peinture, la musique, la littérature iront-elles ?mais, 
plus vaguement encore : ou iront-elles ? et l'on y peut 
encore moins oser donner une réponse. 

Il ne s'agit plus, pour l'artiste de valeur, de prendre 
appui sur l'art d'hier pour tâcher d'aller au delà, et 
de reculer des limites, mais de changer le sens même 
de l'art et d'inventer à son effort une nouvelle direc- 
tion. Et si, par contre, l'œuvre des artistes passés 
conserve sa parfaite valeur, à ce point que chacun 
semble à neuf chaque fois avoir presque inventé et 
comme défini son art, chaque génie nouA'eau semble 
d'abord errer, tant il tourne résolument le dos aux 
autres ; chaque génie nouveau semble remettre le 
problème de l'art même en question. Après un Jean- 
Sébastien Bach, on pense : telle est la musique ; sur- 



40 PRÉTEXTES 



vient un Mozart, un Beethoven, après lesquels on peut 
encore dire : Voilà donc la musique — à moins que, 
déjà prévenu, l'on ne pense : Qu'est-ce que la musique? 
et que l'on ne comprenne enfin que la musique n'est 
ni Bach, ni Mozart, ni Beethoven ; que chacun d'eux 
ne saurait limiter que lui-même et que la musique, 
pour continuer d'être, doit être sans cesse autre chose 
que ce qu'elle n'était que par eux. 

Cependant, méconnaissant qu'il n'y a plus rien à 
tenter de son côté et que l'artiste de génie n'indique la 
direction que de lui-même, semble guider mais ne 
guide qu'à lui, et se dresse devant l'élan de qui le suit 
comme une toile de fond devant la marche de l'ac- 
teur, certains pensent découvrir d'après lui quelque 
secret du beau, quelque recette, ou plutôt pensent 
que la réussite du maître va les dispenser d'un effort 
et que, puisque le maître trouve, il n'importe plus de 
chercher ; ce n'est pas précisément qu'ils l'imitent, ils 
s'en défendent bien du moins, mais ils suivent sa di- 
rection ; c'est un remous puissant qui les entraîne en 
son sillage ; et bien mieux, le maître s'étant tu avant 
eux, ils espèrent le dépasser, aller plus loin que lui, 
prenant pour de l'audace leur folie, et le grand empè 
chement où ils restent d'essayer d'un autre côté. C'est 



bEOX CONFÉRENCES 4l 



par eux que la forme d'un maître devient formule, 
aucune intérieure nécessité ne la motivant plus. C'est 
par eux, c'est sur eux que la nuit se fait sans qu'ils 
s'en doutent, car leurs yeux, éblouis par le soleil 
couché, voient encore l'astre au lieu du couchant obs- 
curci — quand déjà derrière eux, à l'autre pôle de 
l'art, un soleil rajeuni, radieux, se relève. 

La vérité (c'est-à-dire la ressource) se trouve tou- 
jours en deçà, jamais au delà du génie. 

Ce territoire qu'en allant toucher ses frontières, le 
génie laisse derrière lui, cette contrée, d'où chacun 
doit partir, quelle est-elle ? quel est le lieu commun 
des chefs-d'œuvre ? la chose toujours disponible ? 

Dois-jc m'excuser ici, Messieurs, de ne m'apprc- 
ter à vous dire rien que de banal et de simple ? Gom- 
ment choses si délibérément générales ne seraient- 
elles pas très simples et connues ? Et, si j'ose pourtant 
les redire, c'est que, en art, il est bon, je crois, que 
chaque génération nouvelle se pose • nouveau le 
problème ; qu'elle n'accepte jamais toute trouvée la 
solution que ceux d'avant-hier et d'hier lui en ap- 
portent, et qu'elle n'oublie point que tous ceux du 
passé, qu'elle admire, sont précisément ceux qui l'ont 
eux-mêmes d'abord et péniblement recherchée. Le 



/Î3 »r£textes 

Laocoon de Lessing est œuvre qu'il est }3on tous les 
trente ans de redire ou de contredire. Une grando 
clairvoyance fut toujours aux grandes époques ; elle 
semble encore souvent nous manquer ; trop amoureux 
souvent de ce que nous possédons déjà, nous perdons 
l'aigu sentiment de ce qui nous manque, de nos dé- 
fauts ; et je vois hélas ! aujourd'hui plus d'artistes qi:e 
d'œuvres d'aii, car le goût de celles-ci s'est perdu, et 
l'artiste trop souvent croit avoir fait suffisamment 
quand, dans sa peinture ou ses vers, il a montré qu'il 
est artiste, considérant la part de la raison, de l'intelli- 
gence et de la volonté, la composition en un mot, 
comme négligeable et banalisante — car l'abominable 
discrédit où la médiocrité des grands faiseurs a jeté ce 
que l'on appelait, ce que l'on n'ose plus appeler sans 
sourire, c les grands genres », est cause que les 
peintres n'osent plus faire de tableaux, que les littéra- 
teurs ne savent plus porter un sujet un peu plus d'un 
an dans leur tête, que triomphe en littérature, en 
peinture, en musique, l'impressionnisme, la poésie 
d'occasion. 

Ce terrain neutre vers lequel, faisant volte-face, il 
nous faut toujours à nouveau retourner, vous savez 
bien. Messieurs, que c'est simplement la Nature... 



DEUX CONFÉRENCES ^3 

Yais-je donc vous parler, moi aussi, de ce fameux re- 
tour à la nature ? dont il semble, à entendre certains, 
que ce soit l'unique secret de tout art, et que l'on ait 
tout dit, disant cela ! 

Retour à la nature !... mais qu'est-ce dire ? A quoi 
d'autre peut-on retourner ? Que trouver hors de soi, 
sinon sans cesse et partout la nature ? Mais que 
trouver en soi, sinon la nature aussi bien ? 

Le vrai retour à la nature, c'est le définitif retour 
aux éléments : la mort. Mais, tant qu'il reste à 
l'homme encore un peu de volonté de vie, un peu 
d'être, n'est-ce donc pas pour lutter contre ? et n'est-ce 
pas, artiste, pour s'opposer à la nature et s'affirmer ? 

Comment, pourquoi, ne pas comprendre que ces 
deux « naturels » —extérieur et intime — s'opposent? 
et que c'est selon celui-ci que celui-là se façonne et 
s'informe? Ce naturel intime a-t-il donc moins de 
valeur que l'autre et va-t-on lui refuser ce droit, ou 
lui dénier ce pouvoir sans lequel l'œuvre d'art n'est 
plus ? — ou prétend-on que tout l'art ne soit donc plus 
que réalisme ? 

Cette opinion, formulée en tout son excès, n'a per- 
sonne pour la défendre, je l'espère ; mais n'est-ce pas 
là qu'on en vient en disant que l'artiste doit être ab* 



44 PRÉTEXTES 



sent de son œuvre, que l'objectlvation est une des 
conditions de l'art ; de sorte que s'il était possible 
d'atteindre le but proposé, toute personnalité s'effaçant 
devant la chose représentée, une œuvre ne différerait 
plus d'une autre que par le sujet relaté, et l'artiste se 
serait enfin satisfait pour avoir assuré la durée à quelque 
vaine contingence — à moins que, trop peu désireux 
d'éterniser n'importe quoi, il choisisse... mais de quel 
droit même choisir ? Et qu'appelle-t-on « interpréta- 
tion », sinon ensuite un choix encore, plus subtil et 
plus détaillé, qui, comme le choix du « sujet », vient 
toujours indiquer, sinon ma volonté» du moins ma 
préférence?... 

Et ne pensez-vous pas précisément, qu'il convient 
de faire de ce choix même, de cette instinctive puis 
volontaire préférence, l'affirmation même de l'art, — 
de l'art qui n'est point dans la nature, de l'art qui n'est 
point naturel, l'art que l'artiste seul impose à la na- 
ture, impose difficilement? 

Mais ici précisons encore : 

Car il ne suffit pas dès lors de dire, comme vous 
savez qu'on a fait : l'œuvre d'art, c'est un morceau de 
nature vu à travers un tempérament. Dans celte spé- 
ciç'ùsc formule, ni l'intelligence, ni la volonté de ra,i- 



UELX COIStKKKiSGES 




liste n'entre enjeu. Cette formule ne saurait donc me 
satisfaire. 

L'œuvre d'art est œuvre volontaire. L'œuvre d'art est 
œuvre de raison. Car elle doit tronver en soi sa suffi- 
sance, sa fin et sa raison parfaite ; formant un tout, 
elle doit pouvoir s'isoler et reposer, comme hors del'es- 
paceetdutemps, dans une satisfaite et satisfaisante har- 
monie. Que si, peinture, elle s'arrête au cadre, ce n'est 
point parce que cadre il y a, mais, tout au contraire, 
il y a cadre parce qu'ici elle s'arrête. Et le cadre n'est 
là, soulignant cet arrêt, que pour faire cette isolation 
plus marquée. 

Dans la nature, rien ne peut s'isoler ni s'arrêter ; 
tout continue. L'homme y peut essayer, proposer la 
beauté ; la nature aussitôt s'en rend maîtresse et en dis- 
pose. Et voici bien l'opposition que je disais : Ici, 
l'homme est soumis à la nature ; dans l'œuvre d'art 
an contraire, il soumet la nature à lui. — « L'homme 
propose et Dieu dispose » , nous a-t-on dit ; ceci est 
vrai dans la nature ; — mais je vais résumer l'opposi- 
tion que j'indique en disant que, dans l'œuvre d'art, 
au contraire, Dieu propose et l'homme dispose ; et tout 
prétendu producteur d'œuvres d'art qui n'est pas cons- 
cient de ceci est tout ce que l'on veut ; pas un artistç. 



46 PRÉTEXTES 



Coupez la phrase en deux, ne prenez pour credo 
qu'un des deux membres de la formule, et vous aurez 
les deux grandes hérésies artistiques qui toujours à 
neuf s'entrecombattent pour ne vouloir comprendre 
que c'est de leur union même et de leur compromis- 
sion seulement que l'art peut naître. 

Dieu propose : c'est le naturalisme, l'objectivismc, 
appelez-le comme il vous plaît. 

L'homme dispose : c'est l'à-priorisme, l'idéalisme... 

Dieu proposeet t homme dispose: c'est l'œuvre d'art. 

Pourquoi faut-il qu'à chaque nouvelle fausse « école » 
l'inlransigeance absurde des partis vienne voir le salut 
dans l'adoration exclusive d'une des deux parties 
de la formule ? Hier : l'homme dispose ; aujourd'hui ; 
Dieu propose... Et tantôt l'on semble ignorer que 
l'artiste a tousdroits ^ouv disposer ; tantôt quil ne doit 
disposer que de ce que la nature lui propose. 

Car, si je parlais tout à l'heure de l'artiste comme 
faisant opposition à la nature, et semblais voir en 
l'œuvre d'art tout d'abord une affirmation, — serait-ce 
pour prôner à présent l'individualisme, et ne nous se- 
rons-nous arrachés d'un excès que pour nous précipiter 
vers un autre ? qu'est-ce qu'un artiste individualiste ? 
Qu'est- ce (ju' un artiste AQÙ'individu^istd P Qu'il l$iîs99 



DEUX CONFÉRENCES 4? 



à d'autres les « convictions». Elles lui coûtent trop 
cher à lui et elles le déforment trop. L'artista n'est 
ni d'un camp ni de l'autre ; il est à tout point de 
conflit. 

L'art est une chose tempérée. Et certes je ne veux 
non plus dire par là que l'œuvre d'art la plus accom- 
plie serait celle qui se tiendrait à la plus égale distance 
de l'idéalisme et du réalisme ; non certes ! et l'artiste 
peut bien se rapprocher autant qu'il osera d'un des 
deux pôles, mais à condition qu'il ne quittera pas 
du talon le second ; un sursaut de plus, il perd 
pied. 

« On ne montre pas sa grandeur, disait Pascal, 
pour être à une extrémité, mais en touchant les deux 
à la fois et en remplissant l'entre-deux. » 

Et les limites de l'art que nous renoncions vite à 
ihercher tant que nous les demandions extérieures, 
ces Hmites, Messieurs, qui ne sont point obstacles ni 
défi, nous les découvrons tout intimes : ce sont limites 
d'extension. 

Il est un point d'extrême tension, passé lequel l'œuvre 
brusquement cède et se décompose, — ou n'a jamais 
été composée. — Les limites ne sont qu'en l'artiste ; 
heureux celui qui les élargit en lui, les recule et qui, 



ll^ PRÉTEXTES 

comme devrait vouloir chacun à' eux ^ soumet le plus 
Dossible à lui, le plus possible de nature. 

, Mesdames et Messieurs, 

Si, malgré que vous sachiez déjà tout cela, je me 
suis permis de le redire, c'est que, vous qui pensez 
cela, vous restez en très petit nombre, c'est que le 
nombre des faux artistes et des hérétiques est grand. 

Été 190t. 



AUTOUR DE M. BARRÉS 



A PROPOS DES DÉR/VGÏNÉS 



Né à Paris, d'un père Uzétlen et d'une mère Nor- 
mande, où voulez-vous, Monsieur Barrés, que je 
m'enracine ? 

J'ai donc pris le parti de voyager. 

En ayant éprouvé beaucoup d'agrément (pour em- 
ployer une de vos exquises expressions de jadis) et 
surtout, j'ose le croire, beaucoup de profit, je me suis 
permis de conseiller aux autres le voyage ; j'ai même 
fait plus : j'ai poussé, j'ai contraint d'autres au voyage ; 
il en est qui n'avaient jamais navigué et qui m'ont 
rejoint sur des terres assez lointaines ; il en est que 
j'ai mis en wagon ; il en est que j'ai accompagnés. 
J'ai fait plus encore ; j'ai écrit tout un livre, d'une 
folie très méditée, pour exalter la beauté du voyage, 
m'efforçant, peut-être par manie de prosélytisme, 
d'enseigner la joie qu'il y aurait à ne plus se sentir 



PRÉTEXTES 



d'attaches, de racines si vous préférez (vous aviez bien 
écrit V Homme libre, — mais //6/"e un peu différemment). 
— Et c'est en voyage que j'ai lu votre livre. — Rien 
d'étonnant donc si, à ma grande admiration, je ne peux 
m'empêcher dé mêler la critique : excusez ce préam- 
bule ; il n'est là que pour montrer combien je suis 
désigné pour la faire, ceux pour vous louer étant 
légion. 

Pourtant je voudrais commencer par dire combien 
j'admire votre livre ; certes vos œuvres précédentes 
nous permettaient d'attendre de vous les plus exquises 
délicatesses, et bien des pages datées d'Epagne ou d'Ita- 
lie ne le cédaient pas de beaucoup au merveilleux récit 
de M™* Aravian ; nous connaissions la netteté de votre 
vue, la clarté de vos jugements, votre vaillance, 
votre prudence, l'excellence de vos conseils ; et 
malgré tout cela les Déracinés ont surpris même vos 
plus chauds admirateurs ; il y a là (non assez con- 
centré peut-être), maintenu sans inquiétude, un si 
sérieux travail, une si autoritaire affirmation, que le 
respect de vous s'impose et que même vos plus entêtés 
ennemis sont forcés à présent de vous considérer. -Sous 
des noms affreux comme ceux de Y Education Scnli- 
nienlale, vous avez créé des types, pénibles, mais que 



AUTOUR DE M. BARRÉS 55 

l'on ne peut plus oublier ; vous avez fait plus : vous 
les avez groupés, hiérarchisés, ou plutôt et mieux : vous 
avez montré la fatalité de cette hiérarchie, comme un 
professeur de physique montre le « Vase des quatre 
éléments ». La fondation du journal, son âpre tie, la 
façon dont Sturel s'en tire, tout cela, pesanl, est 
d'une remarquable tenue, d'une absence de fantaisie 
parfaite. — Pourquoi, ce dessin si bon, avoir cru 
devoir le boursoufler inartistiquement d'une thèse 
électorale, intéressante certes en elle-même (sans 
souci même qu'elle soit juste ou non), mais dont 
presque toutes les pages s'empèsent et qui en épaissit 
les moindres mouvements ? — Si vous venez, à cha- 
cun de ceux-ci, ergoter et, à renfort de raisonnements, 
le rattacher à votre thèse générale, c'est donc que ces 
événements n'étaient pas assez éloquents par eux- 
mêmes ? c'est donc que vous craigniez que l'on n'en 
pensât pas tout ce que vous en pensez ? c'est donc que, 
peut-être, si vous aviez laissé l'esprit du lecteur libre, 
il en aurait conclu différemment ? — Et le résultat de 
votre habileté oratoire c'est que les événements que 
vous dites, après que vous en avez parlé, semblent, 
pris hors du livre, moins éloquents que vous-même, 
OU ne pas persuader toujours comme vous voudriez 



54 PRÉTEXTES 



qu'ils persuadent. Car enfin Suret-Lefort, Renaudin, 
Sturel, Rœmerspacher réussissent ; s'il avait plus d'ar- 
gent, on peut croire que Racadot réussirait. D'ailleurs 
je consens que, si Racadot n'eût jamais quitté la Lor- 
raine, il n'eût jamais assassiné ; mais alors il ne m'in- 
téresserait plus du tout ; tandis que, grâce aux cir- 
constances étranges qui l'acculent, c'est lui, vous le 
savez, sur qui se concentre l'intérêt dramatique du 
livre ; de sorte que, soucieux aussi de vérité psycho- 
logique, votre livre, comme malgré vous, semble ne 
prouver rien tant que ceci : « dans une situation oii il 
se trouve souvent et qui pour beaucoup est la même, 
l'organisme agit d'une façon banale ; dans une situa- 
tion qui s'offre à lui pour la première fois, il fera 
preuve d'originalité, s'il ne peut y échapper » (i). Le 
dcracinemeiil contraignanl Racadot à loriginalilé : on 
peut dire, en souriant, que c'est là le sujet de votre livre. 
Car votre affirmation trop constante nous lait désirer 
contredire ; désirer affirmer ceci : le déracinement 
peut être une école de vertu. — C'est seulement lors 
d'un sensible apport de nouveauté extérieure qu'un 
organisme, pour en moins souffrir, est amené à in^ 



(i) La i^rmule est de Nordau. 



AUTOUR DE M, BARRES 55 

venter une modification propre permettant une ap- 
propriation plus sûre (i). Faute d'être appelées par (/« 
V étrange, les plus rares vertus pourront rester latentes ; 
irrévélées pour l'être même qui les possède, n'être pour 
lui que cause de vague inquiétude, germe d'anarchie. 

Par contre, plus l'être est faible, plus il répugne à 
l étrange, au changement ; car la plus légère idée 
nouvelle, la plus petite modification de régime né- 
cessite de lui une vertu, un eiïort d'adaptation qu'il 
ne va peut-être pas pouvoir fournir. Mais qu'est-ce 
à dire? sinon qu'il est trop faible ; allons ! tant pis! 
qu'il s'enracine et que ce soit tant mieux pour lui. 

Mais ne cherchez pas non plus à l'instruire. Toute 
instruction est un déracinement parla tête. Plus l'être 
est faible, moins il peut supporter d'instruction. 
N'est-ce pas là ce qui vous fait dire : « Beaucoup de 
femmes et d'enfants ne sont que d'un seul paysage » ? 
Traduisez : l'instruction n'est bonne que pour les 

(i) Le bien-être n'engendre que l'inertie; la gêne est le prin- 
cipe du mouvement. 

Renan [Dialogues). 
ou encore : 
« On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer. » 

Laclos [Les liaisons dangereuses). 



56 PUÉTEXTES 



forts. Soignez le faible ; prolV;gez-le ; mais par pitié 
pour nous, n'établissez pas sur lui notre règle. 

L'instruction, apport d'éléments étrangers, ne peut 
être bonne qu'en tant que l'être à qui elle s'adresse trou- 
vera en lui de quoi y faire face ; ce qu'il ne surmonte 
pas risque de l'accabler. L'instruction accable le faible. 

Oui, mais le fort en est fortifié. 

S'il ne faut donc avoir en vue que le bien-être du 
plus grand nombre, j'admets que c'est en ne bougeant 
pas de chez soi qu'on l'obtient avec le moindre effort, 
n'y ayant là qu'à poursuivre d'ordinaire un élan hé- 
rité... — Mais ne peut-il nous plaire de voir un 
homme exiger de soi la plus grande valeur possible ? 
— Dans le bien-être s'étiole toute vertu ; les routes 
neuves, ardues, la nécessitent. J'aime (pardonnez-moi) 
tout ce qui met l'homme en demeure, ou de périr, ou 
d'être grand. Les événements historique» qui nous 
ont le plus dépaysés sont certes ceux qui ont fait le 
plus de victimes, mai? aussi ceux qui ont échaufie, 
éclairé le plus grand nombre de héros ; c'est un tri ; 
dans le calme du coutumicr, toutes les ailes inéten- 
dues, sans besoin d'être grandes, oublient de l'être ; 
plus le vent du dehor» s'élève et plus se nécessite une 
ÎQV^Q enverguw. 



ÀUTOUU'DE M. BAURÈS 67 

Oui, mais les faibles y périront. 

Faut-il s'en consoler, disant : c'étaient des faibles ? 
— Disons plutôt : aux forts seuls la véritable instruc- 
tion. Aux faibles l'enracinement, l'encroûtement dans 
les habitudes héréditaires qui les empêcheront d'avoir 
froid. — Mais à ceux qui, non plus faibles, ne cherchent 
pas, avant tout, leur confort, à ceux-ci, le déracine- 
ment, proportionné autant qu'il se peut à leur force, à 
leur vertu — la recherche du dépaysement qui exi- 
gera d'eux la plus grande vertu possible. Et peut-être 
pourrait-on mesurer la valeur d'un homme au degré 
de dépaysement (physique ou intellectuel) qu'il est 
capable de maîtriser. — Oui, dépaysement ; ce qui 
exige de l'homme une gymnastique d'adaptation, 
un rétablissement sur du neuf : voilà l'éducation que 
réclame l'homme fort, — dangereuse il est vrai, éprou- 
vante ; c'est une lutte contre l' étranger ; mais il n'y a 
éducation que dès que l'instruction modifie. — Quant 
aux faibles : enracinez 1 enracinez ! 

Instruction, dépaysement, déracinement (i)^ — il 

(i) ici une note de 'vi. Charles Maurras : 

« M. Doumic, dans la Revae des Deux-Mondes, admet la thèw 
des Déracinés, mais sous la réserve suivante : Le propre de l'éduca- 
tion est d'arracher l'homnae à son milieu formateur. Il faut qu'elle 



58 tKKlBXXES 

faudrait pouvoir en user selon les forces de chacun ; 
on y trouve danger sitôt que ce n'est plus profit ; et 
que les faibles y agonisent, c'est là ce que montrent 

e déracine. C'est le sens étymologique du mot « élever »... 
En quoi ce professeur se moque de nous. M. Barrés n'aurait 
qu'à lui demander à quel moment un peuplier, si haut qu'il 
s'élève, peut être contraint au déracinement... » 

— Non, iM. i\Iaurras ; j'en suis bien désolé, mais celui qui se 
moque de nous ici, ce n'est pas M. Doumic, c'est vous ; et 
pour peu que M. Doumic ne soit pas aussi ignorant en arbori- 
culture que vous paraissez l'être, il vous aura répondu, je sup- 
pose, que le peuplier dont vous parlez, pour être beau et bien 
fait, n'était sans doute pas né sur le sol qu'il ombrageait à pré- 
sent, mais venait tout vraisemblablement d'une pépinière, — 
comme celle sur le catalogue de laquelle je copie pour votre 
édification celle phrase : 

Nos arbres ont été that^splâmtés (le mot est en gros caractères 
dans le texte) 2,3, à fuis et plus, suivant leur force (ce qui veut 
dire ici : suivant leur âge), opération qui favorise la reprise ; ils 

SONT DISTAKCÉS CONVENABLEMENT, AFIN d'OBTENIR DES TÈTES BIE!» 

F.uTEs (ici c'est moi qui souligne, car voici un des côtés de la 
question dont vous ne parlez pas, et qui importe). 

Catalogue des pépinières Groux (63° année, p. 72). 

Ignorez-vous aussi l'opération qu'en culture on appelle rk- 
prQUACE ? Permettez que pour vous, je copie encore ces quelques 
phrases instructives : 

Des que les plants ont quelques feuilles, on doit, selon les espèces 



ATJTOOR de m. BAHRftS 5q 



les Déracinés ; mais pour préserver du danger le faible, 
nous aveuglerons-nous sur le profit du fort Pet que les 
forts s'y fortifient, c'est là ce que ne montrent pas 
les Déracinés — ou du moins ce qu'ils ne montrent 
que malgré vous. 

Car se posait alors devant vous ce dilemme : ou, 
pour favoriser votre thèse et montrer le danger du 
déracinement, peindre des êtres si faibles et médiocres, 
qu'on eût crié : tant pis pour eux ; — ou, pour favo- 
riser votre roman, peindre des êtres assez forts pour 



et les soins particuliers qu'elles exigent, ou les éclaircir ou les re- 
piquer. 

Le repiquage est de la plus haute importance pour la plus grande 
majorité des plantes. — Et, en note : Toutes les plantes pour- 
raient à la rigueur être repiquées. 

Vilmorin-Andrieux, Les fleurs de pleine terre, Tp. I. 

Ou repiquer, ou éclaircir. Voici l'affreux dilemme que vou» 
proposent vos savants co-partisans MM. Croux et Vilmorin-A.n- 
drieux. Renoncez à chercher vos exemples dans leur domaine- 
Et si cela ne sufQt pas à invalider la thèse de M. Barrés, vou» 
m'accorderez tout au moins que cela ne la renforce pas non 
plus... 

(Le passage de M. Maurras que je cite est cité par M. Barrés 
dans les Scènes et doctrine da Nationalisme.) 



Co MimRS 

qu'ils ne souflfrent plus du dépaysement, assez im- 
portants pour invalider votre thèse. 

Il est beaucoup de ces points, je le sais iDîen, où l'on 
pourrait infiniment contredire ; aussi n'aurais-je point 
tant affirmé si vous n'aviez si fort affirmé le contraire. 

Ce qui reste pourtant certain, c'est que, si les sept 
Lorrains dont vous donnez 1 histoire n'étaient pas ve- 
nus à Paris, vous n'eussiez pas écrit les Déracinés ; que 
vous n'eussiez pas écrit ce livre si vous-même n'étiez 
pas venu à Paris ; — et cela eût été extrêmement re- 
grettable, car, à cause de ses préoccupations mômes, 
ce pesant livre d'une excédente mais admirable ten- 
sion, remet à leur médiocre place tant de romans né- 
gligeables dont, faute de mieux, nous risquions de 
nous occuper. 

Décembre 1897, 



L\ QUERELLE DU PEUPLTER(i) 

(rkponse a. m, maurras) 



Lorsque, en 1897, parut dans l'^rm/'/a^e mon ar- 
ticle sur les Déracinés, l'on n'y fit pas grande atten- 
tion. L'an dernier, ayant à réunir en volume quelques 
pages de critique, je relus cet article oublié; ne le 
trouvant pas trop mauvais, je le joignis aux autres, 
tel quel — avec l'addition pourtant d'une note, et voici 
pourquoi : 

Entre 1897 et 1902, un article de M. Doumic avait 
paru, auquel avait aussitôt répondu M. Maurras. De 
i'nrticle et de la réponse, j'eus connaissance par une 
TiOte des « Scènes et Doctrines » de M. Barrés. Cette 
ïiole a depuis été tant do fois citée, que j'ai honte à la 
citer encore ; on la saura pnr cœur ; tant pis : 

(i) Cet article a paru dans l'Ermitage, n° de novembre igoj. 



FRETEXTES 



« M. Doumic, dans la Revue des Deux-Mondes, 
admet la thèse des Déracinés, mais sous la réserve 
suivante : « Le propre de l'éducation est d'arracher 
l'homme à son milieu formateur. Il faut qu'elle le 
déracine : c'est le sens étymologique du mot « éle- 
ver... » En quoi ce professeur se moque de nous. 
M. Barres n'aurait qu'à lui demander à quel moment 
un peuplier, si haut (ju'il s'élève, peut être contraint 
au déracinement... » 

Il coulait à ce moment, à propos de déracinement, 
des flots d'encre ; j'ai trouvé que celle de M. IMaurras 
n'avait pas bien belle couleur. Je me permis de lui 
faire observer l'imprudence de sa question ; il était en 
efl'et plus qu'aisé de répondre que ces peupliers exem- 
plaires sortaient d'une pépinière, tout vraisemblable- 
ment — comme celle, ajoutai-je, sur le catalogue de 
laquelle je copie cette phrase : 

« Nos arbres ont été transpla>îtés (le mot est en gros 
caractères dans le texte), 2, 3, /j fois et plus, suivant 
leur force, opération qui favorise la reprise ; ils sont 

J)ISTAKCÉS CONVENABLEMr.M", AFIN d'oBTENIR DES TETES 

i!!EN FAITES (ici c'cst moi qui soulignais). » 

M. Maurras, ayant écrit naguère : « Je proteste pu- 
bliquement que M. Gide n'est pas justifiable de la cri- 



AUTOUR DE M. BARRÉS 65 

tique », s'apprêtait à ne rien répon^'re. « Son esprit, 
son lalent, son tour d'imayination, affirme-l-il encore, 
sont d'une coquette achevée ; ils perdent donc à être 
connus de toutes parts. Ils ne peuvent être soutTerts 
qu'à la faveur d'une pénombre officieuse et d'un pro- 
pice clair obscur. » Donc, par égard pour moi, il 
fallait me laisser dans l'ombre. 

C'est ce que MM. Faguet, Blum et Remy de Gour- 
mont n'eurent pas la délicatesse de comprendre. A l'im- 
pertinence de me lire, ils ajoutèrent celle de parler de 
mon livre et d'en parler excellemment ; bien plus, ilg 
citèrent ma note. 

M. Maurras alors n'y tint plus et me supprima du- 
rant dix-huit colonnes de la Gazette. 

Mes articles sur M. Barrés, que j'écoute toujours, 
que j'admire souvent, et pour qui je garderais l'affec- 
tion la plus vive s'il ne m'en empêchait pas quelque- 
fois — - mes articles sont des plus modérés contre une 
thèse dont je ne blâme que l'outrance et à qui j'en 
veux de gâter bien des pages d'un de nos meilleurs 
écrivains. 

Cette doctrine de l'enracinement qu'il préconise, je 
la crois bonne en effet pour les faibles, la masse ; 
j'accarde aue c'fest d'eux qu'il se faut accuperi car 

5 



C4 



PUElKXTliS 



les individus qui s'en échappent s'occupent lies siifR- 
samment d'eux-mêmes, et l'on ne peut tabler sur 
eux. Mais je prétends que ceux-ci trouvent profit au 
déracinement, et que l'enracinement, tout au con- 
traire, les empêche. Eux aussi sont nécessaires au 
pays. (( Instruction, dépaysement, déracinement, dis- 
je à la fin de mon premier article — il faudrait pou- 
voir en user selon les forces de chacun ; on y trouve 
danger sitôt que ce n'est plus profit ; et que les faibles 
y agonisent, c'est là ce que montrent les Déracinés ; 
mais pour préserver du danger le faible, nous aveu- 
glerons-nous sur le profit du fort.^ (i). Et que les forts 
. s'y fortifient, c'est là ce que ne montrent pas les Déra- 
cinés — ou du moins c€f qu'ils ne montrent que 
malgré M. Barrés. » 

« De ce que les sept Lorrains du roman de M. Bar- 
res ont eu tort de venir à Paris, puisqu'ils s'y sont 
tous plus ou moins noyés, il ne s'en suit pas qu'un 

(î) « L'instruclion, disais-je plus liaut, apport d'éléments 
étrangers, ne peut être bonne qu'en tant que l'être à qui elle 
s'adresse trouvera en lui de quoi y faire face ; ce qu'il ne sur- 
monte pas risque de l'accabler»... etc.. Je ne peux pourtant 
ppsxitcr toiit mon article ! Si M. Maurras ne l'a pas lu, je n'y 
peux rien. Mais alors pourquoi «n parlc-t-il ? 



AUXObU DE M. BA1U\KS 65 

huitième Lorrain aura tort de suivre leur exemple ; 
car ce huitième Lorrain, ce sera peut-être un Barres », 
écrit M. de Gourmont, résumant ma conclusion. 
« Ainsi finit par un compliment cette dispute », con- 
clut-il à son tour. 

M. Maurras ne l'entend pas ainsi. Il a les conci- 
liations en horreur. L'huile qu'on apporlait pour les 
blessures, c'est sur le feu qu'il la renverse. Je doute 
qu'il ait lu nos articles. Du moins n'est-ce pas à eux 
qu'il répond, mais tout simplement à la note oii son 
nom s'est trouvé cité. Et la querelle qu'il ravive, n'est 
pas sur le fond même du sujet ; lui-même la baptise : 
c'est « la querelle du peuplier ». 11 ne faut pas qu'il ait 
eu tort de prendre le peuplier comme exemple. Ce 
n'est pas facile à prouver. Il va parler fort et long- 
temps. Dix-huit colonnes contre vingt lignes Je suis 
vaincu. 

<( Celte leçon d'arboriculture a fait mon bonheur, 
lit-on dans la Gazette de France du i/i septembre igoS 
après citation de ma note. M. André Gide a découvert 
le repiquage dans le traité de M. Vilmorin-Andrieux, 
et la transplantation dans le catalogue des pépinières 
Croux. » 

Je passe là-dessus. M. Maurras n'est nullement tenu 



66' PRÉTEXTES 



de savoir, et ses lecleiu's encore moins, que je vis 
neuf mois sui' douze à la campagne, où je regarde plus 
mon jardin que mes livres — ni même que la Sociélé 
des Agriculteurs de Normandie accordait à ma pépi- 
nière une première médaille, il y a quelques années 
— il faut vraiment une occasion comme celle-ci pour 
l'avouer... 

« L'étonnement naïf que fait paraître M. Gide — 
continue M. Maurras — en nous révélant repiquage et 
transplantation est sans aucun doute absolument 
étranger à ceux d'entre nous qui..., etc.. ; mais si 
cette émotion merveilleuse leur manque, ils sont aussi 
gardés d'introduire dans le langage d'aussi honnêtes 
gens que MM. Emile Vaguet et Remy de Gourmont... 
une confusion ridicule entre transplantation et déraci- 
nement. A la place de M. André Gide, écrivain déli- 
cat, critique difficile, on ne se consolerait pas de la 
mésaventure. » — Merci des compliments — mais 
décidément, M. Maurras, vous êtes par trop sûr que 
vos lecteurs ne seront pas les nôtres : Voici le début do 
l'article de M. Gourmont : 

« Au mot imaginé par M. Barres « les Déracinés a, 
il faudrait, je pense, en opposer un autre, qui expri- 
merait la même idée matérielle, et une idée psycUc- 



AUTOUR DE M. BARUÈS 6" 

logique toute différente : les transplantés. On em- 
ploierait l'un ou l'autre selon que l'on parlerait d'un 
homme à qui le changement de milieu a été mauvais, 
ou d'un homme qui a trouvé une nouvelle vigueur par 
le fait même de sa transplantation en un terrain nou- 
veau. 

« Celle insinuation m'est suggérée par la lecture de 
quelques pages du nouveau livre de M. Gide... Esprit 
très logique, il a été choqué de la thèse de M. Barres 
en tant que thèse absolue. Il reconnaît que le déra- 
cinement est défavorable aux natures faibles, qu'il 
est bon que la plupart des hommes vivent et meurent 
lu oiî ils sont nés ; mais il croit que la transplantation 
est heureuse pour les forts et qu'elle les fortifie 
encore. » Là-dessus, exemples à l'appui de cette 
thèse; — je ne puis citer tout l'article (i) ; il est 
parfait. 

Mais revenons au peuplier. M. Maurras, n'ayant pas 
sous la main son « vieux jardinier Marins », appelle à 
la rescousse « quelqu'un de ces grands amateurs de 
jardinage qui allient les plaisirs de leur art à la haute 
culture intellectuelle o. Tenons-nous I 

(i) Weekly Gritical Review, oo juillet. 



6$ MÉTEXTEg 

«... Quand ces boutures (de peuplier) ont des feuilles 
et paraissent pourvues de racines... » dit le grand 
amateur. 

— On les déracine ? interrompt M. Maurras. 

— Mais non ! On éclaircit le plan, c est- à dire qu'on 
enlève à volonté les plus forts pour en faire des arbres 
de choix (c'est moi qui souligne), ou les plus nombreux 
et les plus délicats pour les repiquer en rayons moins 
serrés, afin de permettre aux racines de se bien déve- 
lopper. 

— Et si l'on expédie i* 

— On enveloppe les racines avec beaucoup de soin 
pour qu'elles ne se sèchent pas en route. » 

Eh! parbleu, prétendis-je rien d'autre? 

Mais, plus loin, ceci nous éclaire : 

« En somme, continue M. Maurras, relever, dépi- 
quer, repiquer, replanter, même arracher sont des 
opérations qui n'ont rien de commun avec le déracine- 
ment. On ne déracine que des arbres morts ou ceux 
qu'on sacrifie. » Et plus loin : 

« J'expliquai alors à mon jardinier ce qu'on appelle 
maintenant, selon la forte et juste expression de Barrés, 
un déraciné... Je dis comment la mauvaise éducation 
avait chez ces jeunes gens tranché las racines (ici c'est 



AmiUK DK M. BAKKKS 6q 

M. ^iaurras qui souligcic) qui les attachaient è leur 
Lorraine..., etc., etc. » 

Nous y voilà ! a Déracinés » signifie pour M. Maur- 
ras « dont on a tranche les racines ». Que ne le 
disait-il plus tôt ? J'aurais laissé son peuplier tran- 
quille, (i) 

On comprenait sans peine la métaphore de M. Bar- 
rés, et ses écrits l'éclairaient d'un bon jour ; mais 
quelque éloquente que cette mclaphore demeure, il 
est très fâcheux qu'en arboriculture, le seul domaine 
oi!i ce mot déraciné ait un sens précis, ce sens soit 
différent de celui qu'est appelé à lui donner M. Barres, 
sous peine de voir presque tous les exemples qu'il y 
chercherait, contredire en plein sa théorie. Le grand 
tort de M. Maurras aujourd'hui, par cette absurde- 
querelle de mots, est de rendre sensible une faute 

(i) N'en déplaise à M. Maurras il arrive même souvent que ces 
racines, au moment de la replanlatlon, d'un coup de serpe, on 
les coupe, afin d'assurer mieux la reprise ; car il s'en forme aussitôt 
de nouvelles et larbre reprend d'autant mieux, que les vieilles 
racines ont été coupées. Les catalogues des pépiniéristes et les 
traités d'arboriculture nous enseignent que c'est surtout la racine 
centrale, pivotante (colle même de « !a terre et les morts») qu'il 
importe de trancher. 



70 



PRETEXTES 



qu'on n'avait pas bien remarquée, — en prétendant 
faire passer ce nouveau sens du mot déraciné: dont 
les racines ont été tranchées, en arboriculture où le 
mot déraciné n'a jamais voulu dire et ne voudra 
jamais dire que : dont les racines ont été arrachées de 
terre. C'est le seul sens que donne et qu'ait à donner 
Littré. 

— Mais qu'importe le mot, dira-t-on, si la chose... 

— Le mot n'importe point, peut-être ; mais derrière 
la faute de mot, accourt et s'abrite la faute de pensée. 
Et si M. Maurras ne la sentait ici très grave, il n'em- 
ploierait pas tant d'âpres soins, ni ne trouverait tant 
de difficultés, à la défendre. 



LA NORMANDIE ET LE BAS-LANGUEDOC .(i) 



Il est d'autres terres plus belles et que je crois que 
j'eusse préférées. Mais de celles-ci je suis né. Si j'avais 
pu, je me serais fait naître en Bretagne à Locmariaquer 
la dévote, ou, près de Brest, à Camaret ou à Morgat, 
mais on ne choisit pas ses parents ; et même ce désir je 
l'héritai, je pense, avec le sang catholique et normand 
de la famille de ma mère, le sang languedocien pro- 
testant de mon père. Entre la Normandie et le Midi 
je ne voudrais ni ne pourrais choisir, et me sens d'au- 
tant pins Français que je ne le suis pas d'un seul mor- 
ceau de France, que je ne peux penser et sentir spé- 
cialement en Normand ou en Méridional, en catho- 
lique ou en protestant, mais en Français, et que, né 

(') L'OccU nt ayant cru intéressant de demander à plusieurs 
de racon*'»r les xnects de la terre Occidentale, cet article fut le 
premier d'une série consacrée à nos provinces. 



& 



"Xj PRÉTEXTES 



à Paris, je comprends à la fois l'Oc et l'Oï!, l'épais 
'argon normand, le parler chantant du midi, que je 
garde à la l'ois le goût du vin, le goût du cidre, 
l'amour des bois profonds, celui de la garrigue, du 
pommier blanc et du blanc amandier, 

Je ne choisis non plus ici : taire un des deux pays 
serait ingratitude, et, puisque vous me pressez de 
parler^ souffrez que je parle des deux. 



Du bord des bois normands j'évoque une roche 
brûlante — un air tout embaumé, tournoyant de 
soleil, et roulant à la lois confondus les parfums des 
thyms, des lavandes et le chant strident des cigales. 
J'évoque à mes pieds, car la roche est abrupte, dans 
l'étroite vallée qui fuit, un moulin, des laveuses, une 
eau plus fraîche encore d'avoir été plus désirée. 
J'évoque un peu plus loin la roche de nouveau, mais 
moins abrupte, plus clémente, des enclos, des jardins, 
puis des toits, une petite ville riante : Uzès. C'est là 
qu'est né mon père et que je suis venu tout enfant. 

On y venait de Nîmes en voiture ; on traversait au 



AUTOUR DE M. BAUUES 



V 



pool Saint-Nicolas le Gardon. Ses bords au mois de mai 
se couvrent d'asphodèles comme les bords de l'Anapo 
Là vivent des dieux de la Grèce. Le pont du Gard est 
tout auprès... 

Plus tard je connus Arles, Avignon, Vaucluse... 
Terre presque latine, de rire grave, de poésie lucide 
et de belle sévérité. Nulle mollesse ici. La ville naît du 
roc et garde ses tons chauds. Dans la dureté de ce roc 
l'àme antique reste fixée ; inscrite en la chair vive et 
dure de la race, elle fait la beauté des femmes, l'éclat 
de leur rire, la gravité de leur démarche, la sévéïilé 
de leurs yeux ; elle fait la fierté des hommes, celte 
assurance un peu facile de ceux qui, s'étant déjà dits 
dans le passé, n'ont plus qu'à se redire sans effort et 
ne trouvent plus rien de bien neuf à chercher ; — 
j'entends cette âme encore dans le cri micacé des ci- 
gales, je la respire avec les aromates, je la vois dans 
le feuillage aigu des chênes verts, dans les rameaux 
grêles des oliviers... 

Du bord de la garrigue enflammée, j'évoque une herbe 
épaisse et sans cesse mouillée, des rameaux flexueux, 
des chemins creux ombrés ; j'évoque un bois où ils 
s'enfoncent... Mais d'autres ont chanté déjà la ver- 



7 4 PRÉTEXTES 



doyante terre du Calvados. Là nul cliant de cigales ; 
tout est mollesse et luxe ;sous la plante, le roc franc 
n'apparaît jamais. Là vivent d'autres dieux, d'autres 
hommes ; les dieux sont beaux, je crois ; les hommes 
laids. La race, alourdie de bien-être et ne songeant 
pourtant qu'à l'augmenter, s'est déformée. Incapable 
de chant, de musique, elle n'occupe plus qu'à boire, 
ses plus belles heures oisives. Ici l'amour du gain 
vient seul à bout de la paresse ; l'homme indolent 
laisse fuir de ses mains les biens les plus précieux, les 
plus rares... 

Mais, peut-être les qualités de la race normande, 
moins apparentes que celles des méridionaux, pren- 
nent-elles chez ceux qui en restent dépositaires une 
force d'autant plus grande qu'une chair plus lourde 
les contraint plus, et gagnent-elles en gravité, en pro- 
fondeur ce qu'elles perdent d'éclat et de superficie. 

Dès le pays de Gaux tout change ; les grands champs 
remplacent les prés ; l'homme plus travailleur est 
plus sobre ; les femmes sont moins déformées. Et ce 
quinze juillet, oii j'écris ceci, près d'Etretat, tantôt 
assis, tantôt marchant sous le plein soleil de midi, 
jamais cette campagne ne m'a paru plus belle. Quel- 
ques lins sont encore en fleur. On coupe les colzas ; 



AUTOUR DE M. BAURÊS 75 

les seigles sont fauchés. Les blés en quelques jours ont 
blondi. La moisson s'annonce admirable. De ci de là, 
par places, partout, de grands coquelicots posent 
une rougeur sur la terre. 



U 



Les quelques lieux dont je parle ne sont pas plus 
toute la Normandie et tout le Midi, que le Widi et la 
Normandie toute la France. 

Je songe avec tristesse que si quelque hasard les 
rapprochait, le paysan normand que je connais et 
riiomme da midi que je connais, non seulement ne 
s'aimeraient pas, mais ne pourraient même pas se 
comprendre. Pourtant ils sont Français tous deux. 

Aux yeux d'un Allemand, d'un Italien, d'un Russe, 
qu'est-ce qui représente « une ville française »? — 
Je ne sais pas. Je n'ai pas assez de recul pour le com- 
prendre. Je vois une Bretagne, une Normandie, un 
pays basque, une Lorraine, et de leur addition ]e fais 
ma France . En Savoie je sais que je suis en France ; 
et je sais qu'un peu plus loin je n'y suis plus. Je lésais 



76 PRiiTliXTEâ 



et je veux le sentir. Mais est-ce une simple annexion 
qui va faire une terre française ? ÎSon ; pas plus qu'un 
triste traité ne suffirait à faire de l'Alsace-Lorraine une 
tcne allemande ; l'Allemagne l'a bien compris. Pour 
que se forme et s'affermisse le sentiment d'unité d'un 
pays, il faut que les divers éléments qui le composent 
se mêlent, se croisent et fusionnent. La doctrine 
de l'enracinement, trop rigoureusement appliquée, 
risquerait, en protégeant et en accentuant l'hétéro- 
généité des divers éléments français, de les faire à 
jamais se mésentendre, do former des bretons, des 
normands, des lorrains, des basques, plus bretons, 
normands, lorrains et basques... que français. Rien de 
plus particulier que l'esprit de province ; de moins 
particulier que le génie français. Il est bon qu'il naisse 
des Français comme Hugo 

... d'un sang breton et lorrain è la fois, 

qui, portant en eux tout à la fois les richesses les pins 
e.xtrèmes de la France, les organisent et les contraignent 
à l'unité. 

Disons encore : Il y a des landes plus âpres que 
celles de Bretagne ; des pacages plus verts que ceux de 



AUTOUR DE M. lîARUÈS 77 



Normandie ; des rocs plus chauds que ceux do la 
campagne d'Arles ; des plages plus glauques que nos 
plages de la Manche, plus azurées que celles de notre 
midi — mais la France a cela tout à la fois. Et le 
génie français n'est, pour cela môme, ni tout landes, 
ni tout cultures, ni tout forêts, ni tout ombre, ni 
tout lumière — mais organise et tient en harmonieux 
équilibre ces divers éléments proposés. C'est ce qui 
fait de la terre française la plus classique des terres ; 
de même que les éléments si divers : ionien, 
dorien, béotien, altique, firent la clasii.^ue Icrre 
grecque. 

Juillet. {1902) 



LETTRES A ANGÈLE 

1898-1900 

Nous nn faisons que nous entrog)osor. Tout 
formil'e de commentaires; d'auctcvirs il 
en est grand'cherté. 



Ces chroniques ont paru irrégnlièreraent dans VErmilacje. au 
cours des annôes 1S9S, 189!) et 1900. 



Non, chère Ângèlc ; j'y suis bien décidé ;je no re- 
commanderai pas votre livre au Mercure ; d'abord parce 
que ma voix: n'y a pas l'importance que vous croyez, 
et puis parce que, si elle y avait plus d'importance, 
j'en userais dabord pour d'autres que pour vous. — 
Quelle drôle d'idée vous avez eue d'écrire ! Ne pouviez- 
vous vraiment vous empêcher ? Ce n'est pas certes que 
votre livre ne soit plein des qualités exquises de votre 
âme, et de celles de beaucoup d'autres ; — mais qui 
ne les connaît, Angèîc ? — Vous m'écrivez que je dois 
les aimer, puisque déjà je les aimais en d'autres ; — 
mais c'est précisément pour cela, chère amie. — Vous 
manifestez pour me plaire un anormal amour de la 
ÎXalure, comme si là gisait le salut assuré ; — mais le 
salut n'est pas dans la Nature, il est dans l'amour, 
cLcrcamie... Et puis, vous n'aimez pas tant que ça 



$2 PRÉTEXTES 

la Nature ; je me souviens de notre course à Suresnes : 
vous crachiez les peaux des raisins. . . 

Ah ! si vous récrivez, n'ayez donc pas souci de me 
plaire ; et c'est ainsi que vous plairez vraiment ; c'est 
ainsi que vous intéresserez. Ah ! quand donc, chère 
amie, saurez-vous, oserez-vous me déplaire un peu 
puissamment ! — Je suis sûr que vous n'avez jamais 
songé aux permissions que donne la blancheur des 
pages. Mais, avant de prendre la plume, la page 
s'assombrit déjà de quels compliques esclavages ! — 
Chaque sympathie, chaque théorie, chaque répro- 
bation vous enchaîne ; et combien le champ blanc se 
rétrécit ! Vous ne vous affirmez jamais. Vous vous 
laissez tracer votre figure. Vous n'occupez (en souriant 
toujours !) que la place que l'on vous laisse. Tout vous 
dicte, et vous ne protestez pas ! — Des amis vous ont 
dit qu'il fallait à tout prix de la joie : c'est fâcheux ; 
vous étiez née pour être heureuse ; mais vous voilà 
contrainte, et votre sourire est forcé. On blâme au- 
tour de vous les intrigues ; on rêve des récits sans évé- 
nements : c'est fâcheux ; vous vous entendiez aux intri- 
gues : dans votre livre il n'y en a plus l'ombre ; on y 
marche comme en plein champ. Chaque page en soi 
®st charmante ; je sais, je sais ; — mais en soi le livre 



letxues a. angèle 83 



n'existe pas ; de sorte qu'il lauatalt alors chaque page 
encore plus charmante, ou Lien un tempérament 
stupéllant, ou bien un style... et ne me poussez pas, 
chère Angèle, sinon je finirais par vous dire que rien 
ne m'intéresse dans un livre, que la révélation d'une ; 
attitude nouvelle devant la vie. 

J'exagère... 

Mais je sais que je voudrais pouvoir considérer 
l'œuvre d'un artiste comme un nncrocosme complet, 
étrange tout entier, où pourtant toute la complexité de 
la vie se retrouve. Je voudrais y sentir une philosophie 
spéciale, une morale spéciale, une langue spéciale, une 
plaisanterie spéciale... Gieux ! à propos de votre livre 
délicat, où m'égarai- je .'*... 

Et n'est-ce pas une calamité de notre époque, au 
contraire, cette peur de paraître banal, ce désir de 
génie, ce dédain du talent. — Voyez M. Mirbeau... 
Vous qui le connaissez et qui avez quelque influence 
sur lui, vous devriez bien tâcher de lui lire un peu ses 
articles. Ils sont stupides. Certalncaient c'est parce 
qu'il a du génie ; mais c'est fâcheux qu'il n'ait pas 
plus de talent. 11 faut terriblementde talent, chère amie, : 
pour rendre un peu de génie supportable. 

Dans son dernier article, un Monsieur compte les 



S'. 



PKKTEXTES 



élamjncs d'une fleur ; il compte : « une, deux, qiuUre, 
huil, dix, vingt... » Il est lancé quoi ! — C'est !out 
Mirbcau. — Dites-lui donc que ce n'est pas vrai ; que 
tout cela c'est de la rîiétorique ; que compter sérieu- 
sement, c'est compter difTicilement. — Mais voilà : s'il 
était plus vrai, ?vî. Mirbeau serait moins brutal, et 
s'il était moins, brutal, il ne serait plus rien du tout. 
Non, chère Angèie, s'il avait seulement un peu de 
talent, je crois qu'il n'oserait plus écrire. — \h ! 
souhaitons-lui du talent, chère Angèle (i) ! 

ParlonsplutûtdeM.deCurel.CarM.deCurel manque 
surtout de génie. Ses pièces sont, comme il sied alors, 
d'une grande hardiesse de pensée et d'une grande timi- 
dité de présentation. Après M. Mirbeau celte timidité 
paraît presque unepo'itcssc, exquise vraiment ; M. de 
Curcl vous laisse la parole sans cesse, par chacun de 
ses personnages — de sorte que, de quelque coté qu'on 
se tourne, on est contraint d'être de son avis. L'elTet 
dramatique de ses pièces reste donc à peu près complè- 
tement subordonné à l'exposition des idées ; — il 
l'aut dire qu'elle est excellente; — mais l'erreur dra- 
matique est que l'idée devienne plus importante en 



(i) V. p. s'ir). 



LEifiua A angLlg 



85 



elic-mûme que le personnage qui l'exprime ; hs idées 
ne devraient élre exprimées que par l'acilon — ou, 
autrement dit, il ne devrait pas y avoir d'idées ; ou, 
autrement dit encore, une idée, au théâtre, ce devrait 
être un caractère, une situation , les pseudo-idées que 
Ton prête à la bouche des personnages ne sont jamais 
que des opinions et doivent être subordonnées aux 
personnages; ce n'est pas par elles «Mr/oa/ qu'ils s'expri- 
ment ; elles no doivent être que le contenu conscient 
de leurs actes. Le soutien inconscient plus intéressant, 
plus important, plus fort, c'est le caractère lui-même. 
D'ailleurs, l'on peut dire que. dans l'œuvre de M. de 
Curel, les caractères sont fort bien observés ; on sent 
surtout qu'il y a très soigneusement pris garde et que 
ses pièces sont consciencieusement travaillées. Tout 
bas je vous avoue que je préfère Uhii ; mais au Repas 
du Lion, à la Nouvelle Idole j'applaudis de toutes mes 
forces ; j'y retourne plusieurs fois ; j'y entraîne les 
autres ; car telles qu'elles sont, ces pièces restent beau- 
coup au-dessus des stupidités auxquelles les théâtres 
nous accoutument ; et j'applaudis pour ne pas donner 
gain de cause aux imbéciles, car certainement le rôle 
des intelligents est ici d'applaudir — quitte à dire 
ensuite tout ce qu'ils veulent, en fait de restrictions. 



PRETEXTES 



II. 



Je ne crois pas pourtant que de telles pièces puissent 
durer ; il n'y a pas de beauté en elles ; leur aristocratie 
intellectuelle nous lîaltc (vous du moins, chère Angèle 
— moi je préfère la grossièreté) ; elle fait dire aux dé- 
licats : « que cela est bien écrit ! » précisément là oi^i 
le style cesse complètement d"ctre un style de rampe, 
sans fournir pour cela de phrases vraiment belles. 11 y 
a (comme il me souvient qu'il y avait dans Vlnvilée) des 
comparaisons prolongées qui sont pénibles... Malgré 
toutes ces réserves, j'aime en M. de Curel une très 
grande, une parfaite honnêteté artistique, une bonno 
foi qui, souvent, m'émouvait plus que le drame... 

J'eusse voulu vous parler aussi des Tisserands : 
c'est une forte pièce que j'admire et qui m'exaspère ; 
je ne décolère pas de toute la représentation. Je voudrais 
protester, crier que je m'en f..., car enfin ces gens-là 
ue m'intéressent que parce qu'ils ont faim ; s'ils ces- 
saient de crever de faim, ils ne m'intéresseraient plus 
du tout ; — aussi soyez bien sûre qu'il ne mangeront 
pas durant cinq actes ; et nous voilà contraints d'îirc 
émus. — Oserais-jo écrire que, de toutes les façons de 
mourir au théâtre, celle « de faim » est la moins 
intéressante, — cav enfm, quand nous regardons cela, 
c'est toujours au sortir de table... etc. 



LETTRES A ANGÊLB 87 



Et certes, la signification des situations est ce qu'au 
théâtre devient l'éloquence ; mais la lumière qu'elle 
apporte ici n'y est, volontaireraent, pas propagée ; 
eUe est subite et s'arrcte, à la scène môme ; elle 
n'éclaire rien à l'entour ; elle n'éclaire pas ; elle aveu- 
gle... et si ceux qui assistent, si les spectateurs n'a- 
vaient pas suliisamraent dîné, s'ils avaient faim, s'ils 
étaient pauvres, les voici chauds pour tous les crimes, 
grisés et né voyant plus que cela : l'auteur leur a bandé 
les yeux avec du feu. — C'est un miroir qu'ils brisent 
(admirable, le bruit du verre cassé sur la scène !) ivinis 
c'est que c;a serait tout aussi bien uneœuvred'art... oh I 
qu'elles sont loin de cette pièce, les œuvres d'art ! 
oh ! combien Hauptniann lés a prudemment écartées ! 

Qu'elle est habile, cette grossière et fruste pièce ! 
— Tenez, chère Ângèle, un seul trait : — pour garder 
l'anonymat de la foule malgré la précision des misères 
particulières, remarquez qu'à chaque acte ce sont des 
reprcseiiLanls différents qui paraissent — et qu'on ne 
s'en aperçoit presque pas, tant leur passion est la 
même... tant ils sont peu intéressants. « L'important, 
dit quelqu'un près de moi — l'important, c'est que 
ça fasse peur au bourgeois. » --- Evidemment, ça y 
arrive. 



n 



Parler des autres est bien malalst', clicre Angèle. 

On reproche à M. Maiirras de ne dire du bien que 
de ses amis ; cela est désagréable à penser ; et puis on 
peut répondre qu'ils ne sont ses amis que parce qu'il 
en pensait du bien. Ce n'est pas mal répondre, mais 
les amitiés ne se choisissent pas tant que ça ; certaines, 
au contraire, s'imposent fâcheusement. Pour moi, qui 
les choisis pourtant le plus possible, j'ai la pudeur 
contraire exagérée : l'amilié que je voue à certains et 
celle qu'ils veulent bien m'ofTrir retient l'expression de 
mon éloge ; il peut m'en retourner quelque chose et, 
pour un peu, les louant, je me paraîtrais immodeste. 
C'est ainsi que l'amitié de Jammes m'a souvent empê- 
ché de crier combien je l'admire ; et peut-être ne 
l'eussè-je pas encore fait, sans la petite plaquette rare 
qu'il m'apporte, où vous lirez quatorze de ses plus 



LETTRES A ANGÈLE 89 



belles Prihres qui paraîtront bientôt en volume (i). 

Ce sont d'autres raisons qui rendent la louange de 
Siynoret difficile ; d'abord parce que le parti qu'il en 
lire l'exagère et risque de la-tlénatnrer ; ensuite parce 
que l'admiration qu'il proclame pompeusement pour 
rnes écrits risque de donner ù mes éloges l'alîurc 
fâcheuse d'une réciproque ; enfin parce que tous les 
éloges qu'on y pourrait faire ne vauf'ront jamais ceux 
qu'il se converse à lui-mcme. Ils fréaiissent immodes- 
Icment en chaque page ; son œuvre en est remplie, 
encombrée ; souvent l'œuvre est conmie mangée et 
remplacée par sa propre louange ; celle-ci devient 
alors parfaite, sonore à souhait, et complètement dé- 
sintéressée — forcément. 

J'allais pourtant oser parler de Signoret lorsque 
voici que me parvient le dernier numéro du Sainl- 
Graal. J'y vois que M. Signoret trouve plus simple d^i 
publier directement des fragments, choisis cîogicux, 
de ce qu'on lui écrivait en des lettres parlicu.lières ; 
autant alors vous y renvoyer simplement n'ayant 
d'ailleurs rien d'autre à vous dire sur lui que ce que 
je lui disais à lui-mcme. Mais pour permettre dans 

(i) V. Le Deuil (hi Prlnirvcres [Mereare de France). 



go PRÉTEXTES 



le prochain Salnt-Graal plus de place à l'œuvre propre 
de Signorct, mieux vaut que je publie aussitôt ici la 
leltreque je lui adressais hier pour le remercier de l'euvc»! 
du premier livre de ses Sonncls (i). Parcourez-la si 

(i) Cher Sigsoret, 

Vos sonnets paraissent plus beaux à la secoiule lecture qu'à la 
première. L'cgalilo do leur éclat trompe d'abord ; on doute d'une 
clarté sans étincelles ; on no comprend que peu à peu qu'elles 
sont toutes dévorées. Voilà pourquoi je crus d'abord vos belles 
élégies préférables: leur morbidesse est moins cachée et mon esprit 
s'étonne encore d'une beauté sans renoncement ni faiblesse, 
comme si sa perfection n'était due qu'aux dépens de son huma- 
nité. C'est aussi que nous sommes en un temps où il semble que 
la trop pure beauté ait be^soln de faire pardonner sa présence ; 
on ne l'accepte, semble-t-il, que venue de loin et passée ; on 
prend aisément son parti que la Renaissance italienne etla Pléiade 
qu'était Ronsard, en la démontrant de manière si glorieuse, 
l'aient comme monopolisée. 

Je pense que le souvenir de cette Renaissance admirée vous 
hante ; vous y cherchez non seulement le secret de voire forme, 
mais encore un modèle de vie, franche jusqu'à l'orgueil, super- 
bement extérieure, aventurée. J'ai peu lu, je l'avoue, les lettres 
de ce teinps, qui m'hallucine moins que vous, et ne sais si lesDo- 
natello et les Brunelleschi que vous citez oseraient porter leur 
orgueil aussi sonorement devant eux. IN'inniorte ; je m'anuuc 
trop de cela pour m'en plaindre et n'en soullre que lorsque cet 
orLMîcil vient pour boucher les vides de l'esprit, que lorsque 



LETTBES A ANG)i;r,E 9I 



cela vous amuse, puis redisons ensemble son Chant 
d'amour dont j'appris comme malgré moi ces beaux 
vers : 

Que sous tes seins un cœur de gloire en toi bondisse 
Clair et s'ent'jant comme la lune sur les flots ! 
Délivre-nous de toute ton ombre, Eurydice, 
Vers toi nos luths sont tout soulevés de sanglots ! 

l'afTirmation de votre génie tend à remplacer sa manifestation 
effective. Au reste, je conviens que le public est si Lôle que c'est 
surtout en lui affirmant que vous avez Ju génie que vous le for- 
cerez de le croire... mais vous nécrivezpas pour ce public, elles 
gens Intelligents que vous prétendez que nous sommes savent 
comprendre la beauté de vos vers sans que vous l'affirmiez k 
l'avance. 

J'admire aussi votre riante audace de publier les lettres 
qu'on vous écrit : si je vous estimais assez peu pour vous croire 
capable d'une babilcté, jcdirais qu'elle est excellente ; mais non : 
j'y veux voir seulement l'exigence d'une franciiise et my plaire; 
tel qui louerait secrètement par flatterie va se croire conlralnt de 
rester fidèle à lui-même et continuer h vous louer ; vous innovez 
une coutume, et certes rien n'est moins facile, car certes sans 
vous on ne l'eût pas choisie. Les lellres des littérateurs sont 
trop aisément ténébreuses ; il est bon d'illuminer cela. Créons 
('es précédents. J'y veux aider aussi, et laissez-moi trouver plus 
simple de publier déjà moi-même cette lettre à vous adressée. 

Au revoir, etc. 

A. G. 



î)a PRÉTi:\TE5 



Eurydice, Eurydice, Eurydice, regarde : 

Nous tordons la couronne à genoux dans les fleurs. 

Lyrisme orgueilleux et rapide ; absorption des 
sens dans l'exaltation de la pensée : 

Enivrez les cicux bleus de vos pi'ofonds murmures, 
vents spirituels de la sainte raison I 



Quand ma nef passera près dis plages obscures, 1 
À l'heurfî délicate où dorment les troupeaux, 
Jetez au vent des nuits, ô vierges, vos ceintures, 
Sombres bergers, jetez aux torrents vos plj.eaux ! 

Et courez vers la vague où ti-aînant l'aube grave 
Le grand Vaisseau tonnant de musique s'accroît ; 

— La mer engloutira la plage où dort l'esclave, 

— Le fruit de vie est mùr dans les jardins du Roi. 

Il faut, après ces vers dignes d'être cités auprès 
des plus splendidcs, rouvrir le livre à peine fermé de 
Janimes pour comprendre ausijilôt et comme iustincli- 
veracnt les positions réciproques de ces deux poètes ; 
ils se limitent l'un par l'autre. Tout le faste d'Em- 
manuel Signoret fait mieux sentir encore la fraîche 



LETTRES A ANGBLE qS 



nouveauté de ce dernier ; car il y a là quelque chose 
d'autre, quelque chose de neuf, quelque chose de 
jamais encore entendu. Là, plus de sonorité, ni d'éclat ; 
une voix souvent presque fausse, mais à la façon de 
cellesque troublent les larmes — et je comprends que 
M. Signoret n'aime pas Francis Jammes, car devant 
une voix si orgueilleusement simple, toute la rumeur 
rhétorique et la belle sonorité ne paraît plus, comme dit 
l'Evangile, «qu'un airainqui résonne, qu'une cymbale 
qui retentit ». — Môme il n'est pas intéressant de mar- 
quer les différences de ces deux esprits ; ils ne vivent 
pas dans le aicme monde et regardent opposément.L'im- 
personnalité du premier est si grande que ce que Ton 
admire ici, il semble que ce soit la langue française elle- 
même ; M. Signoret n'est personnel que parce qu'il 
parle de lui. La personnalité de Francis Jammes décon- 
certe ; mais ce n'est qu'au premier abord ; jamais une 
plus complète absence de recherche extérieure n'avait 
permis encore recherche d'union plus intime des mots 
avec l'émotion, des sensations entre elles-mêmes. On 
n'imagine pas beauté plus fièrement déparée de tout 
fard. Sa seule coquetterie, si c'en est une, est la montre 
presque involontaire de sensations plus subtiles et plus 
subtilement associées qu'on ne le pouvait buuposer jus- 



9^ PRÉTEXTES 



qu'alors. Elles se touchent, se continuent, s'oppeilent 
et se marient, à ce point que parfois elles font à l'émo- 
tion qu'elles entourent un vêtement sans couture. 

Francis Jammes est un grand poète ; il a l'audace la 
plus noble : celle de la simplicité. Il existe assez réelle- 
ment lui-même pour pouvoir se passer d'adjuvants, 
des communes ressources littéraires ; de sorte qu'on 
s'étonne d'abord, tant sa littérature emprunte peu à 
celle des autres. 

L'amour de la simplicité est tel, chez lui, qu'il va 
parfois jusqu'à certaine affectation de dénuement : 

Redescends, redescends dr.ns ta simplicité. 

.le viens (devoir les guêpes Iravaiiiei- dans le sable. 

Fais comme elles, 6 mon cœur malade ci tendre : sois sage. 

Accomplis ton devoir comme Dieu l'a dicté. 

•••• 

i'aites qu'en me levant, ce matin, de ma table, 

Je sois pareil à ceux qui, par ce beau Dimanclie, 

\ ont répandre à vos pieds dans l'humble église blanche. 

L'aveu modeste et pur de leur simple ignorance. 

Patient dénuement do pensée pour permettre un 
accueil plus vaste et plus surpris h tout émoi vibrant, 
à toute sensation éparse autour de lui. Chaque soupir 
errant trouve en lui son écho disponible. Sa poésie 



LETTRES A ANGÈLE gb 



fluide et pure est comme le ruisseau sous les bois, où 
chaque oiseau vient boire, où tremble chaque feuille 
mirée, où l'eau se plaint à chaque roche. Aucune 
abondance inutile ; cette eau vaut par sa pureté ; savez- 
vous ce qui la fait si grande ? C'est que pas une eau 
étrangère n'en est venue grossir, en le troublant, le 
cours ; c'est qu'il se résigne à lui-même, pour aliment 
n'espérant que du ciel les abondantes eaux des 
averses. 

Mon Dieu, calmez mon cœur, calmez mon pauvre cœur. 

Et faites qu'en ce jour d'été où la torpeur 

S'étend comme de leau sur les choses égales, 

J aie le courage encor, comme cette cigale. 

Dont éclate le cxùdans le sommeil du pin, 

De vous louer, mon Dieu, modestement et bien. 

Et parfois la pureté de cette eau devient telle qu'elle 
n'est plus que murmure, transparence, et reflet, et 
fraîcheur. 

Mon Dieu, c'est le matin, et, déjà, la prier» 
Monte vers vous avec ces papillons fleuris. 
Le cri du coq et le choc des casseurs de pierres. 
Sous les platanes dont les palmes vertes luisent, 



(jd PRÉTEXTES 



Dvins ce mois de juillet où la terre se craquelé. 
On entend, sans les voir, les cigales grinçantes 
Chant r assidûment votre Toute-Puissance. 
Le merle inquiet, dans les noirs feuillages des eaux, 
Essaie de siiiler un peu longtemps, mais n'ose... 

Ces prières sont belles et, presque toutes, parmi 
les plus belles pièces de Jammes. Elles marqueront 
pour cet involontaire esprit non un repos, mais au 
contraire une période d'inquiétude. Il semble parler 
beaucoup de Dieu pour tâcher de se prouver qu'il y 
croit. Peut-être en parlait-il mieux en ne Le nommant 
pas, mais simplement, comme avant, délicieusement 
chaque chose. Prendre Dieu à partie sans cesse, 
comme ici, donnerait à entendre qu'on en attend 
encore en vain une réponse. Je sens en ces Prières 
une âme excessivement afFectueuse et désolée. La prière 
n'est souvent que le besoin, quand on se sent seul, de 
parler à la seconde personne. — Ces prières sont 
l'œuvre d'une crise, inquiète et passionnée. J'attends 
avec confiance que ce sensuel si peu mystique, ressen- 
tant à nouveau chaque émotion en soi suffisante, se 
plaisant à l'aspect et le disant dès lors divin lant qu'il 
lui plaît, laisse de nouveau Dieu tranquille et le fasse 
seulement entrevoir sous la terre très habitée. Nul 



LETTRES A ANGÈLE 97 



doute alors que le grand mouvement de ses prières, 
plus plein et soulevé qu'il ne l'avait encore jamais été 
chez Jammes, gonfle admirablement de longues pièces 
d'une allure assez différence — comme voici qu'il fait 
cette délicieuse élégie que vous lirez dans le prochain 
numéro du Mercure (i). 

C'est près des bois épais qu'elle fut composée, dans 
cette Normandie ruisselante et penchée où je m'attarde 
encore, oii nous vîmes approcher rautoinnc, ensemble 
avec Henri Ghéon dont il faut aussi que je vous 
parle ; j'aime à placer ce nom près decelui de Jammes ; 
leurs livres sont voisins dans ma bibHothèqno ; ils 
vivent dans une même atmosphère, cela leur fait, par 
sympathie, une espèce de ressemblance ; mais c'est 
par où devraient se ressembler tous les poètes : l'en- 
tente à demi-mot de la nature. Ceci dit, il est difficile 
d'imaginer deux esprits de nature plus difïérente. Celui- 
là, tout le trouble; son émoi, c'est la contagion d'une 
tristesse ; pour motiver mieux sa pitié, il imagine 
une souffrance en chaque chose ; il explique ainsi sa 
lendresse. — En Ghéon, aucune tristesse ; c'est une 
âme de cristal et d'or, pleine de sonorités merveil- 



(i)V.p. 241. 



98 



PRETEXTES 



leuses. Tout ce qui la touche y retentit ; rien ne la 
laisse indifférente ; pourtant, à travers tout, elle reste 
la même. Tout l'émeut et rien ne la trouble ; le monde 
se revoit en elle dans une charmante, vibrante et 
souriante harmonie (i). 

Je suis heureux que vous ayez pu parler à M. Mir- 
beau ;je remarquais bien en effet que ses derniers 
articles devenaient moilleurs... 

La Roque, 15 octobre 1898. 



fi) Les Chansons d'Aube et La SoUUide de l'Elé (Mercure de 
France), 



iîl 



— Quand donc pourrons-nous parler librement, 
tranquillement, du Naturisme!* A chaque fois quelque 
nouvel éclat nous empêche. — Naguère quelques cri- 
tiques mal renseignés (ou du moins renseignés trop 
exclusivement par M. de Bouhclier lui-même) vou- 
lurentbien, dans l'ignorance des dates, me croire adepte 
d'une école qui simplement avait le goût naissant de 
m'approuver. Affamé de plus bruyante gloire, M. de 
Bouhélier entraînait mon nom à sa suite jusque dans 
les colonnes du Figaro ; l'admiration que je manifes- 
tais pour son jeune talent trouvait ainsi sa récompense. 
Mon admiration n'en fut pas précisément modifiée, 
mais du coup je la manifestai moins. — Ce n'est non 
plus une mauvaise pièce de théâtre qu'un médiocre 
volume devers qui peuvent faire oublier l'exlraoïdinaire 
don de prosateur que montraient ses premiers écrits ; 



100 PUETLXTKS 



nulle composîlion ; une redondance souvent vainc, 
aidant une plus grande sonorité ; un lyrisme souvent 
innité, mais sincère (je vous assure que cela se peut) : 
tout cela, la pensée même, ou l'apparence de pensée, 
complètement subordonné au rythme sûr, plein, 
riche, harmonieux de la phrase ; et souvent on n'y 
sentait rien d'autre — comme on ne sent souvent rien 
d'autre chez Hugo que le vers. — Et je comprends 
que l'orgueil de M. de Bouhélier puisse déplaire ; 
mais c'est tant qu'il n'est pas plus grandement jus- 
tifié. Quelqu'un qui sent en lui des œuvres grandes 
(comme je pense que fait M. de Bouhélier) peut 
prendre des allures modcsîes, mais c'est en attendant 
et par hypocrisie. Chez M. de Bouhélier, l'orgueil de 
l'œuvre précède l'œuvre ; mais j'espère que l'œuvre 
suivra (i). 

Le talent de M, Monfort semble plus personnel et 
plus particulier ; c'est peut-être parce qu'il est plus 
restreint. Il est bien difficile de jauger sa future valeur 
d'après ses deux premiers écrits. L'émotion, qu'aucun 

(i) Maigre que, depuis notre article, la Roule Noire et Le 
Nouveau Christ aient parus, nos espérances veulent rester aussi 
vivaces, puisque l'orgueil de M. de Bouhélier reste aussi grand, 
V. p. 324 et 24l. 



LETTUES A ANGKLE ÎOl 



so;iL.i de composition non plus ne contrefait, troii\e 
souvent pour se chanter les exclamations les plus jusles; 
il semble parfois qu'il y ait là comme le bruissement 
mv^me de la vie, le battement léger des artères sans 
môme un dcigt posé dessus pour le sentir et pour y 
imposer un unique lien. D'oii quelque chose d'éperdu, 
qui charme mais qui déconcerte ; une fuite dans le 
temps, mais une telle absence d'espace que les émo- 
tions se succèdent sans parvenir à voisiner Que de- 
viendra tant de fluidité ? Que donnera ce don d'ex- 
pression si immédiate, mais si exclusivement pas» 
sionnée? 

Les articles de M, Mirbeau deviennent bons. 



IV 



CllilHE AMIE, 

Monsieur Mirbeau fait comme tant d'autres de- 
vraient faire : il change. Dans un article de F Aurore 
du i5 novembre, intitulé « Palinodies », il écrit : 
<( Aujourd'hui, j'aime des personnes, des choses, des 
idées qu'autrefois je détestais, et je déteste des idées, 
des choses et des personnes que j'ai aimées jadis... » 
Que M. Mirbeau nous permette donc de faire comme 
lui ; de l'aimer aujourd'hui d'autant plus que nous 
l'aimions moins naguère et qu'il en est plus revenu. 
' — Parlant du suicide de Gérard de Nerval, Baude- 
laire ou Gautier, je ne sais plus lequel, revendique 
deux libertés que l'on refuse volontiers aux hommes : 
celle de se tuer, celle de se contredire. Aux yeux de 
certains, c'est presque la même chose. C'est presque 



LETTRES A ANGÈLE lo3 



le conti'aire, aux yeux de certains autres, et seuls, 
pensent-ils, ceux qui sont morts, ou presque, ne se 
contredisent jamais. C'est l'avis de M. Mirbeau qui 
tient à vivre, et c'est le mien. 

Se contredire ! Si seulement M. Barres l'osait... 
quelle belle carrière ! — Au lieu de cela il tâche de 
faire se contredire M. France et ne réussit à rien, sinon 
montrer que M. France a été sincère deux fois. La 
politique est désasticuse pour cela ; le parti que l'on 
sert emprisonne ; on ne s'en dégage pas sans appa- 
rence de désertion ; la franchise y perd, il est vrai, 
mais c'est pour que le parti y gagne... J'ai la terreur 
des partis pris. Songez donc : c'est de vingt à trente 
ans qu'une carrière se décide; est-ce de quinze à vingt 
que l'on aura pu réiléchir ! Qu'y faire ? car c'est une 
fatalité. L'action seule vous éduque : on ne l'apprend 
qu'en agissant ; un premier acte vous engage ; il édu- 
que, mais compromet ; dût-on l'avoir trouvé mau- 
vais, c'est le même qu'on va refaire. Les copartisans 
vous déplaisent ? on ne se sent que mal avec eux? n'im- 
porte, il faut continuer : d'autres comptent déjà sur 
vous ; changer ce serait les trahir. A trente-cinq ans 
vous n'avez fait que des écoles ; mais vous apportez un 
passé qui dictera votre avenir. 



1 OA PRÉTEXTES 



La vie d'un « homme libre » est dcciJcuient difll- 
cile et teiriblcmcnt molivée. 

— Au moins, vous dites-vous, chère Angèle, en 
art, tout cola n'existe pas ! — Oh ! sous une autre 
forme, si pourtant. De toutes les fidélités, celle à soi- 
même est la plus sotte — dès qu'elle n'est plus spon- 
tanée. — Fidélité à quoi, grand Apollon ? — à ses 
principes ; on se fait de cela sa personnalité. 

Par une afli; malion prématurée, que de sincérités 
compromises P Mais on veut se manifester précocement. 
— Passe encore, lorsqu'on écrit roman ou drame, ou 
que l'on se raconte, simplement ; parler de soi n'est 
pas un mal ; on s'y aide à changer ; que raconter de 
soi, sinon des changements ? a Le Moi est haïssable », 
dit Pascal ; le Moi d'hier, par celui d'aujourd'hui. 

— Non, le danger, c'est d'exprimer précocement 
des opinions, des idées. M. Mceterlinck le sait bien. 
M. Maîlerlinck a changé, mais reste esclave d'un 
premier livre. Je ne parle pas, vous le pensez, de ses 
drames — mais bien du a Trésor des Humbles » . — ■ 
Là tentait de se fixer sa pensée ; c'était un livre de 
morale. 

Chère Angèle, vous savez si je lesaime, moi, les livres 
de morale ; si je ne me retenais, chère Angèle, j'en écri- 



LETTHES A ANGÈI.E Io5 



rais un tous les mois; miis un tous les trois ans, ah ! 
non ! — ou seulement passé cinquantaine ; on ne sait 
pas, avant, ce qui peutarriver... Maurice Maeterlinck est 
encore jeune ; il peut créer, mais il raisonne : il écrit 
Sagesse et Destinée au lieu d'écrire d'autres Maleine, 
des Intérieur, des Mélisande. Combien peu de temps 
pense-t-il vivre encore ? N'attend-il donc plus rien de 
la vie ? Un livre comme ce dernier (i) me fait l'effet 
d'un testament. J'aime, comme Pascal, attendre d'être 
mort pour livrer mes pensées. Qu'elles vivent, après I 
Ça les rcg.irde ; mais c'est parce que soi l'on est 
mort. — M. Maeterlinck, lui, n'est pas mort ; et je 
vous dis qu'il a changé. Depuis le Trésor des Humbles, 
qu'a-t-il donc rencontré sur sa route ? — La vie et 
Nietzsche ; — quoi de plus pour bouleverser ? — 
Mais le Trésor des Humbles étant écrit, il a voulu 
rester fidèle à ce qu'il y disait si bien, relier au nou- 
veau moi l'ancien. Etrange mariage de l'individua- 
lisme et de l'humilité ; un peu de mysticisme rend 
tout possible. -~» 

II. Mœterlinck est un fort, et sa pensée continuera ; 
déjà bien des phrases de ce livre n'eussent pu être 



(i) La Sagesse et la Destinée, 



lo6 PnÉlEXTES 



écrites dans le Trésor des Hamhles. Espérons que 
nous connaîtrons plus tard de lui bien des phrases qui 
n'eussent pu être écrites dans celui-ci. Plus un tel 
livre engage la pensée, plus une âme aussi sincère 
que la sienne se sent le devoir de redonner un nouveau 
livre, sitôt que celui-ci n'en est plus le portrait fidèle. 
« Nées douces, les pensées, elles vieillissent féroces », 

— dit votre ami Yielé-GrifTm dans la très belle lettre 
qu'il nous adresse (i); a belles d'hier, les voici ridées, 
flétries, hideuses à faire pleurer qui les mit au 
monde... » — « mes pensées d'hier ! mes belles 
pensées ! s'écriait Nietzsche, qu'ai-je donc fait de vous ? 
qu'est-ce que vous voilà devenues P » 

Que M. Vielé-Griûlu se rassure : même avec des 
précautions, je n'ose encore guider personne. — Qui 
veut se promener, qu'il me suive ! Mais vers quoi 
guiderais-je les autres ? moi qui ne sais pas où je vais. 

— Allons-y — mais doucement, ma chère Angèle. 
Léo est in via, dit Salomon. Ettvvare hiimanum est... 
mais il y a quelque charme à cela. 



Paris, lô novembre 1 S 98. 

(i) Erinitaje de novembre 1898. 



Cu:;re Angfxe, 

Pardonnez-moi, je ne suis pas parti, je ne pars pas. 
Je ne sais plus partir. — Le petit appartement que 
nous prîmes à frais communs, si petit qu'on n'y peut 
tenir ensemble, et que vous n'y venez que lorsque je 
cède la place, je ne le quitterai qu'au printemps. Paris 
me retient, me possède ; j'y vis, j'y revis, j'y voyage ; 
j'y regarde inlassablement. A force de le fuir naguère, 
j'ai trouvé le secret d'y vivre comme en une ville 
étrangère, c'est-à-dire d'y admirer tout. Non I Rome 
et le grave Palatin, les quais argentés de Venise, Napîes 
et ses tièdes aurores n'ont pas eu pour moi plus de 
charmes. Quand je regrette (car je me plais à regret- 
ter parfois), c'est plus lointainement encore, Kairouan, 
Tunis, Touggourt, le mirage infini du désert, l'oasis 



I08 PRÉTEXTES 

pleine de colombes... Que n'y allez vous à préseni, 
tandis que je m'attarde ici? Vous m'écririez : Il fait un 
temps affreux ; depuis trois jours nous sufToquons sous 
une tempête de sable. Je répondrais : Il fait un temps 
cliarmant, gris et tiède, et de sourire entre les larmes ; 
l'alternance de brefs soleils et de passagères ondées fait 
un étonnement pour chaque heure, et les travaux des 
quais renouvellent les paysages. — Paris est merveil- 
leux, chère amie, et défoncé de toutes parts : vous 
savez que ce n'est pas seulement à l'Exposition qu'on 
travaille ; on perce tous les boulevards ; on sape, on 
creuse, on lance et fait rôder sous terre des projets 
ténébreux d'égouts et de chemins de fer. Le travail 
souterrain crève par places la surface; on se penche 
au-dessus ; on suppose des cavités inexplorables où 
tout un peuple harassé travaille le jour et la nuit. — 
Car la nuit, le travail continue ; sur les quais, dès la 
tombée du soir, de fantastiques fanaux éclatent. Passé 
minuit, dans le silence d'alentour, les abords de l'ex- 
Cour des Comptes sont lyriques. Il y a, près du pont 
Royal, d'énormes arbres ; leurs branches s'allongent et 
baignent dans cette lumière factice, et, derrière euv, 
les murs semblent incendiés. Plus loin des palais 
naissent, comme poussés par en bas. 



LETTRES A ANGÈLE IO9 



Los pouls, les tours, les avclies 
Treiableat aa fond du sol profond. 
La multitude et ses brusques poussées 
Semblent faire éclater les villes oppressées. .i 

Ces vers sont de Verhaeren ; je vous envoie son der- 
nier volume (i). Citcrai-je encore? 

Un vaste espoir, venu de rinconnu, déplace 

L'équilibre ancien dont les âmesiiont lasses, 

La nature paraît sculpter 

Un visage nouveau à son éternité ; 

Tout bouge — et l'on dirait les horizons en marche. 

Et ceci me permet d'ajouter que je ne suis pas de 
ccnx qui regrettent la Gourdes Comptes. Par principe, 
je veux avoir toutes les ruines en horreur. Certes, si 
c'est pour construire un aussi terrible monument que 
le nouvel Opéra-Comique qu'on les enlève, je préférerai 
toujours ce qui pouvait se trouver à la place. — Mais 
quel terrible aveu d'impuissance que cette crainte du 
neuf, que ce respect du vieux. Les époques créatrices 
n'avaient pas tant de scrupules et se plaisaient à 
démolir — pour avoir plus à reconsliuire après — ■ 

(i) Lei visages d$ la Vie, 



I I O PRETEXTES 



soucieuses surtout d'imposer au dehors des formes h 
leur ressemblance. La première condition pour cela, 
c'est de ne pas ressembler au passé. L'admiration de 
l'antiquité qu'avait la grande Renaissance ne me con- 
tredit point ; c'était pour elle une ferveur de plus, une 
émulation, une excitation à produire. — Mais l'ar- 
chéologie, le contemplatif regret du passé ne créent 
pas les œuvres nouvelles. 

M. Louys nous le prouve surabondamment et plus 
délicieusement que jamais dans le conte qu'il donne 
au Mercure, où il s'excuse de ne parvenir plus à rien 
inventer de bien neuf (i). — 11 m'est diliicile, je 
l'avoue, de suivre une discussion où l'on veut faire 
le mot « histoire » synonyme du mot « progrès », 
surtout lorsqu'on entend par progrès simplement 
augmentation de confort, perfectionnement des 
voluptés. Il m'est difficile et désagréable de considérer 
l'histoire del'humanité comme une marche, de sensua- 
lités en sensualités plus charmantes, et rien dans ce 
monde ne me convainc que ce soit de volupté que le 
monde doive mourir. 

Constater que l'antiquité tissait déjà la soie ne 

(i) Une Volupté nouvelle, Mercure de février (paru depuis en 
volume). 



LETTRES A ANGKLE I 1 I 



déprécie pas la soie à mes yeux. La ramie ne mo 
semble pas d'une textilité plus parfaite, la pomme do 
terre d'un goût plus délicat pour avoir été découvertes 
hier. Si l'on n'a pas inventé, comme il est déploré dans 
ce conte, de nouvelles pierres précieuses, c'est peut- 
être qu'on n'en avait pas grand besoin et que celles 
d'avant contentaient. — Que M. Louys trouve la vie 
antique parfaite, j'y consens ; mais alors il ne devrait 
pas regretter que l'homme ne l'ait point perfectionnée 

— s'extasier sur la beauté d'antiques marbres et 
déplorer tout à la fois que l'homme n'ait pas trouvé 
depuis « une pierre naturelle, un alliage chimique plus 
digne de reproduire la figure humaine », — c'est 
peut-être une inconséquence. L'idée de perfection 
exclut celle de progrès ; on parle de la perfection de l'art 
el des progrès de l'industrie ; cela M. Louys le sait bien, 

— mais je vous le dis à vous, chère Angèle, pour que 
vous compreniez qu'il est dangereux de refaire l'œuvre 
d'autrui, fût-ce en vue de la perfectionner, et surtout 
lorsqu'elle est déjà parfaite ; on risquerait sinon, par 
bienveillance envers soi-même, de préférer le Guide à 
Raphaël, le plafond du palais Farnèsc à celui de la 
Sixtine, et Une volupté nouvelle au Dialogue avec une 
momie d'Edgar Poe. 



lia PRÉTEXTES 

Certes, nos temps sont laids ; le temple de Pœstum 
reste plus immuablement beau que tout ce qu'on fit 
dans la suite, — mais l'admirable aujourd'hui, chère 
Angèle, c'est, malgré la vieillesse des temps, de sentir 
sa propre jeunesse, d'imposer, malgré tout, celle- 
ci ; c'est là ce qui fait ce qu'on appelle les a renais- 
sances » . 

If» février i899. 



Yl 



Chère amie, 

Je relève de voyage. Excusez mon trop long silence. 
Je vous écris sitôt rentré, et, si ma lettre d'aujour- 
d'hui marque encore un peu de fatigue, n'en accusez 
que le voyage : c'est une grave maladie qui laisse les 
facultés éblouies, et dont je fais maintenant à Paris 
une heureuse convalescence. 

J'ai vu des villes et des villes encore ; croyezun voya 
geur :Parisest merveilleux. Si parfois je pouvais souhai- 
ter être étranger, ce serait pour le découvrir. — Mn\> 
vous l'aimez autant que moi, je le sais, et m'en par 
liez dans vos dernières lettres de façon à me fairedé[)lorci 
encore plus mon absence ; aussi maintenant c'est fini . 
je ne voyage phis, chère amie. — Les vo;yages, d'ail- 
leurs, n'ont qu'un temps ; non qu'on se lasse de courir 



Il4 PRÉTEXTES 



les roules, mais parce qu'on les sent plus longues que 
la vie ; et parce qu'on se dit que la vie n'est point faite 
uniquement pour voir, mais aussi pour se souvenir 
d'avoir vu. Il est un temps pour jeter des pierres, dit 
l'Ecclésiaste, et un temps pour les ramasser... 

Pourtant, si vous partez, prévenez-moi — et surtout 
n'allez pas en Algérie sans moi I j'en serais malade. 

Pourquoi me reprocher encore de ne pas vous écrire 
des lettres de là'bas ? Je vous l'ai dit vingt fois : en 
voyage, je ne peux pas écrire ; cela m'empcche de 
regarder ;et puis je ne veux pas brusquer mes sou- 
venirs, ni les empailler tout vivants. Pourquoi vous 
obstiner à vous en plaindre ? Me faut-il vous citer votre 
cher Stevenson ? 

« Ecrire m'est impossible en voyage, dit-il (la lettre 
est datée d'Avignon). C'est un défaut, mais qu'y faire ^ 
Il me faut, pour pouvoir écrire, me sentir un peu chez 
moi, et ma tête doit avoir le loisir de se mettre en 
ordre. Les images nouvelles m'oppressent et puis j'ai 
une fièvre de mouvement. . . » Et plus loin ; « J'aimerais 
à rester plus longtemps ici ; je ne peux pas. Je suis 
poussé devant moi par une inquiétude invincible... » 
Ces lignes, ainsi détachées, se fanent comme une fleur 
coupée ; je me doute, en les transcrivant, qu'elles ne 



LETTRES A AKGÈLE I 1 5 

VOUS diront pas grancl'cliose ; mais songez à cette 
délicate figure de malade sans cesse exilé, et ces 
mots « me sentir un peu chez moi » prendront pour 
vous une saveur singulière. 

Je ne professe point pour Stevenson une de ces admi- 
rations sans mesure ; mais c'est un excellent auteur. 
Je , n'aime pas beaucoup son Prince Olhon, que des 
maladroits veulent faire passer pour son chef-d'œuvre, 
mais daiis ses Nouvelles Mille et une nuits il y a des 
inventions merveilleuses. Bien des gens ignorent que 
\q Dynaniiteiiv est traduit, — ou bien qu'attendent-ils 
donc pour le lire ? Et l'Ile au Trésor ou mêir.e le 
Club du suicide ? — L'absence de pensée est là 
volontaire et charmante ; à l'excellence du récit, l'in- 
Icîligence fine et vive de Stevenson est uniquement 
employée ; et quel choix de détails ! quel tact 1 quelle 
aristocratie ào, moyens ! Cela est fin, spécieux, délicat, 
extrêmement civilisé. Lui reste correct et discret ; 
toujours conteur, acteur jamais ; la vie le grise, mais 
comme un très léger Champagne; rien de dionysiaque 
en cette ivresse, rien de divin ; son ivresse est tou- 
ours lucide et n'excite que son cerveau ; ivresse 
de salon, de causeur ; — vous savez que ce n'est pas 
la mienne ; et je souffre souvent, le lisant, de sentir 



\ 



II 6^' PRÉTEXTES 

que toujours il est resté devant les choses, un peu 
distant, voyeur amusé, non viveur ;je lui voudrais 
de moins bons yeux et qu'il eût dû s'approcher pour 
bien voir ; il ne se com[)romet jamais dans quoi que 
ce soit qu'il raconte ; actions hâtives, forcenées, tré- 
I i l.uiles, mais sans chaleur ; c'est un pirate de cabinet. 
Ivipling, depuis, nous a montré de la sauvag^erie plus 
lécile. 

Louons les patients traducteurs ! A quelle recon- 
naissance notre native ignorance des langues étrangères 
ne nous oblige-t-elle pas envers eux ! Peu de jours 
passent sans que je rende grâces à quelqu'un d'eux ; 
— et principalement à votre excellent ami Davray, 
qui comble mes vœux en ouvrant une bibliolboque 
d'auteurs étrangers, au Mercure. Combien de livres 
sont restés sans lecteurs parce que les lecteurs ne 
savaient oii trouver ces livres ! L'ignorance, faute 
de renseignements, est déplorable ; il serait si facile 
d'y remédier, sinon par une centralisation des livres de 
même famille, du moins par une bibliographie bien 
faite. 

— Je sais que la question de nationalité littéraire a 
passionné quelque temps « toute la presse ». J'ai peu 
suivi, je vous l'avoue, cette querelle qui ne m'iutcics- 



LETTRES A ANGÈLE ('^7/ 



S'il pas grandement. Certains nationalistes, m'a-t-oiî 
(Jit, contestaient jusqu'au droit de traduire ou de lire 
les étrangers, sous prétexte que ce qui s'y trouvait' 
de non français, d'exotique, était fait pour intoxiquer 
la France ; que la France ne se pouvait assimiler rieii 
qui ne fût déjà français par avance, et que ce qui, 
dans ces fâcheux auteurs, se pouvait absorber sans 
péril, c'était toutes qualités que nous n'avions pas su 
reconnaître en nous-mêmes ; que les voisins nous 
servaient tout bonnement notre bien propre et que 
si l'on recherchait mieux on trouverait, à tout ce 
que nous admirons chez eux, toujours une origine 
française. — La détestable infatuation d'une pareille 
thèse ne peut pourtant me faire la rejeter trop vite en 
entier. Je crois en effet que notre littérature est très im- 
parfaitement connue de nous-mêmes, et que les 
étrangers la connaissent beaucoup mieux que nous ne 
connaissons la leur. Gœthe, Heine, Schopenhauer, 
Nietzsche, Ibsen, Dostoïevsky, Tolstoï, tous les grands 
esprits étrangers ont tenu leurs regards sans cesse 
tournés vers la France, et beaucoup ont trouvé dans 
les recoins de notre bibliothèque les germes de pensées 
qui, développées, exagérées par eux, vont revenir 
à nous comme de vieux parents reviennent d'Améri(juc, 



ii8 



Pr.HlEKTES 



partis pauvres, jadis, depuis presque oulilics, main- 
tenant étonnamment riches, mais ne parlant plus notre 
langue. Il est entendu que c'est un caractère de notre 
race, de courir trop vite et de laisser tomber en 
courant toutes les pommes d'or d'Hippomcne, dont 
las nations voisine^ aussitôt vont s'emparer, comme 
Alalante... Longtemps avant Jules Lemaître, Yiollet- 
le-Duc disait cela, et je ne pense pas que nul 
l'ait mieux dit dans la suite : — « Nous cherchons, 
nous entrevoyons, nous poursuivons le bien, mais 
nous ne tenons pas à le fixer... et ainsi courant, 
haletant, notre jouissance est sans cesse ajournée... 
Celte disposition, chez nous, amène dans l'étude des 
arts les plus étranges bévues. Nous émettons un prin- 
cipe qui en fait naître un autre, et ainsi de suite ; nous 
ne poursuivons pas l'application et les dévelop- 
pements du premier, nous allons en avant, lais- 
sant inachevée l'œuvre commencée ; pendant ce temps, 
un peuple plag calme, ou plus attaché aux intérêts du 
moment, s'empare du premier principe abandonné 
par nous, il le développe, l'éludie, en perrectionne 
les conséquences : or il arrive un jour que ces déve- 
loppements perfectionnés par d'autres se rencontrent 
sur notre route ; nous voilà ravis d'admiration, et 



LETTKES A ANGELE 




nous mettons autant d'ardeur à imiter les conséquences 
soiivcnt mal déduites, des principes abandonnés jadis 
par nous, que nous avions mis d'empressement à en 
poursuivre de nouveaux. On conçoit combien ces 
retours étranges amènent de confusion dans les idées, 
combien il devient dinicilc de démêler le vrai du faux, 
l'inspiration de 1 imita! ion au milieu de ces éléments 
divers. C'est pourquoi nous avons aujourd hui tant de 
peine à savoir ce que nous voulons et ce qui nous 
convient en fait d'art (i). » 

Il y a des gens pour s'étonner sans cci^se que l'art 
et la pensée soient de domaine public. Tous les pro- 
fectionnismes du monde ne pourront empêcher les 
paroles, les formes et les sons, de vo'er par-dessus 
ics frontières comme les oiseaux par-dessns les murs. 
Toutes les considérations les plus admirablement pa- 
triotiques ne me retiendront pas d'être à l'aiTùt de tout '; 
ce qui peut paraître d'é- range. J'attends toujours je 
ne sais quoi d'inconnu, nouvelles formes d'art et nou- 
velles pensées et quand elles devraient venir de la pla- 
nète Mars, nul Leniaiîro ne me persuadera qu'elles 
doivent m'ctre nuisibles on me demeurer inconnues. 



(i) ScMlième entrelien sur l'architecture. 







XIO y PIŒTEXTES 



ÎnOus sommes loin du temps où La Bruyère disait que 
tout est déjà dit ; nos littératures modernes dilVèient 
extraordinairement des antiques... imaginez un Balzac 
chez les Grecs ! un AYhitman ! un Dostoïevsky ! — 
Qu'est-ce qui va venir après ? — ô richesses insoup- 
çonnées ! Je vous propose, chère amie, une belle défi- 
nition du génie : Le génie, c'est le sentiment de la 
ressource. 

Celle de notre race est loin d'être épuisée. 

Je vous envoie, avec cette lettre, tout un bouquet de 
beaux poèmes : lisez-les ; une jeunesse active, amou- 
reuse et fervente y respire. Si ce n'est pas là une re- 
naissance, alors, qu'appelle t-on ainsi ? — Cela 
m'emplit de confiance ; on lit en eux comme une cer- 
titude d'avenir. Et vous verrez que le vieil alexandrin 
n'est pas mort, quoi que vous en disiez. — Vous me 
demandez mon opinion sur le vers libre. — En ai-je 
seulement ? On vit si bien sans opinions. A cause des 
autres, j'ai dû m'en faire quelques-unes ; mais c'est à 
peine si j'y crois ; elles me gênent ; quand je suis seul, 
je les renie. 

André Beaunier faisait habilement remarquer, dans 
une conférence récente, comment la poésie, passant 



LETTRES A AVQh.9 




de la liltcratui'e grecque h la latine, avait pris soin de 
remplacer par l'observation stricte dos règles, le 
sentiment poétique qui lui manquait. Peut-être y j 
a-t-il lieu de dire aussi que la rigidité même de j 
notre vers classique et de nos lois prosodiques est f 
la conséquence et le signe du caractère si médio- 
crement poétique de notre peuple et de notie 
langue. Il n'y avait poésie qu'à conditions strictes, et 
delà vint dès lors que cequ'on appelait « génie poétique » 
n'était souvent qu'un génie tout verbal, et méta- 
phorique, et rhéteur. En une période comme la 
nôtre, où le sentiment poétique semble surabonder, 
et surabonde, c'est parce que les règles prosodiques 
ne sont plus nécessaires pour soutenir la poésie que 
certains poètes, suiïisammeat poèLes pour s'en passer, 
s'en passent. — Le danger vient de ce que peut-être 
notre langue ne le supportera pas ; on ne peut le sa- 
voir encore. Peut-être des poètes aussi clairs que Vielé- 
Griiïin, aussi robustes que Verhaeren, nous donnent- 
ils inconsciemment le change ; peut-cire n'admirons- 
nous en leurs nouvelles formes qu'eux-mêmes ; peut- 
être donnent-ils sans le vouloir le coup de grâce à ia 
pnrsie vraiment française et leur génie, pour un ■'(!- 
iiicr cclut, la délériore-t-il à jamais ; peut-être, ns 



(: 



laa / PBÉTEXTES 



laissant aprè'S eux plus aucune forme banr.le, aurune 
forme métrique fixe, arbitraire, disponible, indépen- 
dante de l'émotion qui l'emplit, contraindront-ils les 
faux et médiocres poètes à ne plus oser écrire en vers ; 
et peut-être les vrais poètes eux-mêmes n'écriront-ils 
plus nécessairement en vers, et le mot poésie ne sera- 
t-il plus nécessairement synonyme de A'ers, quand déjà 
celui de vers est si rarement, en France, synonyme de 
poésie. — Et peut-être cela sera-t-il très beureux, si la 
prose d'au'ant y gagne, si les poètes avenir, béritiers 
d'aucune forme, mais de la très ricbe ferveur, de l'in- 
I tense et diverse émotion de la pléiade d'aujourd'hui, 
trouvent, plastique à souhait, une langue, prose tant 
qu'on voudra, mais si belle, si souple, et nombreuse et 
rythmique enfin, si hardie, sensuelle et soucieuse 
d'émotion, que le plus poétique génie pourra s'y dire, 
tandis que les mauvais poètes seuls demanderont encore 
aux formes surannées la proteclion, le support et le dé- 
guisement de leur débilité lyrique... 

Je dis (( peut-être » pour ne froisser personne ; car 
l'alexandrin n'est pas mort ; mais « la France est le 
pays de la prose », dit Michelet — et puis je vous ai 
dit que je n'avais pas d'opinion. 

,.. Mais, je vous en prie, chère amie, ne confondez 



LETTRES A ANGÉLB 123 



pas Art et Vie ; certes cela n'est pas le contraire, 
comme on nous l'a fait croire trop longtemps au 
Parnasse ; mais ça n'est pas non plus la même 
chose... J'y reviendrai dans ma prochaine lettre. Au 
revoir. 



Paris, 10 mai 1899» 



\1I 



Non, chère amie, je ne discuterai pas avec vous. Il 
fait trop chaud. Je m'irriterais, et je ne vous persua- 
derais point. — Vous me demandez, sur le téméraire 
engagement que je prenais en vous quittant le mois 
dernier, de dilTérencier Art et Vie, Vous me le de- 
mandez parce que vous savez très Lien que je n'y 
arriverai pas. 

Par instants on peut croire que l'on se fait des idées 
nettes sur ces choses , c'est d'ordinaire au sortir de 
médiocres lectures ; on sent alors fort bien de quelles 
funestes théories le médiocre auteur est victime ; par 
charité, pour excuser l'auteur, on accuse les théories ; 
on feint d'oublier un instant que ceitains auteurs 
naissent victimes, et que ceux que précisément n'im- 
porte quelle théorie écrase, écrasera, doit écraser, sont 
aussi ceux-là mêmes qui s'en chargent le plus vo- 



LETTRES A ANGELE 




lonliers, par une sorle d'instinctif talent depoiiefaix, — 
comme si de s'en décharger leur faisait trop froid aux 
épaules ou comme s'il leur fallait un faix pour mar- 
cher droit. 

Par instants l'on n'y comprend plus rien du tout. 
— Ces intants sont les bons. — Si ces questions sup- 
portaientune solution définitive, la littérature en mour- 
rait ; elle vit d'une confusion momentanée, volontaire 
ou charmante de ces choses. On se donne beaucoup 
de mal pour tâcher de fixer et de délimiter ses idées, 
par une manie toute latine. Les idées nelles sont les 
plus dangereuses, parce qu'alors on n'ose plus en 
changer ; et c'est une anticipation de la mort. 

Il y a eu l'idolâtrie de la mort. S'il nous faut une ido- 
lâtrie, préférons celle de la vie. — Mais pourquoi des 
idolâtries ? Notre ferveur est-elle donc bi languissante 
qu'elle ait besoin de se construire des autels ? Pour- 
quoi des autels à la Vie ? Que signifie la Vie, par elle- 
mcmc ? Pourquoi lui subordonner l'art ? comme si 
l'art était, en face de la vie, un dangereux ennemi à 
soumettre, qui sinon réduirait la vie. Un rancu- 
nier souvenir du Parnasse nous fait-il oublier la 
médiocre utopie des Goncourt ? L'art des Concourt, 
autant que celui du Parnasse, est signe d'une diminu- 



126 PRÉTEXTES 



tîon dévie. Ce n'est que lorsque la vie d'un peuple 
baisse comme une eau se retire, que l'art de ce peuple 
s'isole, ou qu'il prétend doubler et redire la vie. — 
Opposer l'art à la vie est absurde, parce que l'on ne 
peut faire de l'art qu'avec la vie. Mais ce n'est que là 
011 la vie surabonde que l'art a chance de commencer. 
L'art naît par surcroît, par pression de surabondance ; 
il commence là où vivre ne suffit plus à exprimer la 
^vie. L'œuvre d'art est une œuvre de distillation ; 
l'artiste est un bouilleur de cru. Pour une goutte de 
ce fin alcool, il faut une somme énorme de vie, qui 
s'y concentre. 

Il y a eu l'idolâtrie de la tristesse. S'il nous faut 
une idolâtrie, préférons celle de la joie. On disait, il y 
a cinquante ans : 

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. 

Beaucoup alors n'osèrent pas être joyeux, ce qui est 
triste. Le mot d'ordre aujourd'hui vaut mieux, bien 
que ce suit un mot d'ordre. Les vrais tristes n'en 
seront pas plus joyeux, mais les joyeux sauront mieux 
le paraître ; et un grand nombre de douteux n'oseront 
pas paraître tristes, — ce qui leur apprendra le 
bonheur. 



LETTHES A ANGELE 



Je VOUS ai déjà dit ce que jeprnsais de i'idolàirit; (îe 
la Nature. Ceux qui l'idolâtrent croient trop qu'on sort 
de la nature sitôt qu'on sort des champs de blé. Laissons 
cela... Une idolâtrie bien plus grave, que cerlaiiis 
enseignent aujourd'hui, c'est celle du peuple, de la 
l'oule. Certains voudraient nous persuader qu'il y a 
profit à se laisser mener par elle, et qu'elle est belle. 
Marc Lafargue compromet son nom délicieux à 
louanger le populaire. C'est un poète fort et délicat ; 
sans doute sa naturelle générosité le leurre ; je ne puis 
m'expliquer autrement son erreur. La terre riche et 
riante où il a le bonheur de vivre nourrit sans doute 
un peuple confiant et joyeux. Pour moi qui passe 
depuis mon enfance de longs morceaux d'année dans 
une pluvieuse province, oii le presque unique souci 
des hommes qui l'habitent est de changer l'abondante 
eau du ciel en alcool, je ne peux penser comme lui. 
— Vous parlez d'éduquer la foule ; essayez-le ; si 
vous sentez que c'est votre métier, je vais vous trouver 
admirable, car c'est extrêmement peu le mien. Vous 
parlez de récitations populaires ; certes, l'entreprise 
est curieuse et vaut la peine qu'on la loue : gloire à 
MM. Mendès et Kahn, gloire à Sarah Bern- 
hardt, de la tenter 1 Et je ne m'étonne pas trop que, 



128 l'UrilE}».TES 



dans une société anssi prétentieuse que celle de 
Paris, on puisse hebdomadairement trouver de quoi 
remplir une vaste salle de spectacle, avec des gens qui 
viennent voir réciter, par nos plus illustres acteurs, 
des vers qu'ils n'ont jamais l'idée de lire ; ils 
trouvent que paraître goûter l'Œuvre d'Art vaut Lien 
quelques heures d'ennui. 

O Marc Lafargue ! vous dont j'aimais les vers, 
défiez- vous des foules 1 Pour aimer bien chacun, sépa- 
rez-le de tous. Réunis, les hommes perdent ce qu'ils 
ont de précieusement personnel ; ils n'additionnent 
et ne renforcent que ce qu'ils ont « de même nature » ; 
il n'y a bientôt plus qu'un total monstrueux. — Vous 
parlez d'émotions propagées et de contagions admi- 
rables... Les maladies seules sont contagieuses, et 
rien d'exquis ne se propage par contact. La commu- 
nion ne s'obtient ici que sur les points les plus com- 
muns, les plus grossiers et les plus vils. Sympathiser 
avec la foule c'est déchoir. 

Je comprends que vous admiriez en la foule le 
trouble réservoir des énergies futures, mais vous, dont 
tout l'effort a été de sortir de cette foule et de vous diffé- 
rencier d'elle assez pour pouvoir vous opposer à elle et 
pour /a yoiV, — que vous veniez vous incliner devant 



LEITUKS A ANGKLE I2y 



elle, lui apporter votre œuvre d'art comme un présent, 
comme un hommage, la lui soumettre... ô malheu- 
reuxJ 

Je hais la foule ; elle ne respecte rien ; toute ten- 
dresse, toute délicatesse, toute justesse, toute heauté 
s'y faussent, s'y brisent, s'y mortiiienl ; houle mobile, 
inconsciente, sans cesse à la merci du souille d'un 
tribun qui la mène, quand elle est belle, c'est comme 
une mec en démence ; quand je l'admire, c'est du 
balcon — e terra. 

Je hais la foule ; — ne voyez pas d'orgueil dans mes 
paroles : quand je suis dans la foule, j'en fais partie, 
et c'est parce que je sais ce que j'y deviens que je hais 
la foule. 

Et c'est ce qui rend la question théâtrale si passion- 
nante ; c'est que l'œuvre dramatique est, comme nous 
nous plaisons tous à dire : « faite pour être jouée », 
pour être livrée à la foule ; c'est-à-dire que, dans le 
livre, elle demeure comme une symphonie sur le 
papier, virtuelle, lisible seulement pour quelques ini- 
tiés. C'est, avec toutes les prétentions qu'on voudra. 
Une œuvre qui ne trouve pas sa lin en elle-même, qui vit 
entre les acteurs et le public et qui n'existe qu'à l'aide 
de lui... Et pourtant je ne peux considérer le drame 




PftÉTEXXES 



comme soumis au public ; non jamais ;je le considère 
comme une lutte au contraire, ou mieux comme un 
duel contre lui — duel où le mépris du public est un 
des principaux éléments du triomphe. La grande 
erreur de nos dramaturges modernes est de ne pas 
mépriser suffisamment leur public. Il ne faut pas 
chercher à l'acquérir, mais à le vaincre. Un duel, vous 
dis-je, et d'où le public sorte et battu, et content. 

Je ne vais pas souvent au théâtre ; l'ennui que j'y 
goûte est souvent infini. Rarement, surtout quand je 
n'ai près de moi personne avec qui causer, rarement 
je peux prendre sur moi d'attendre jusqu'à la fin du 
spectacle, où je ne sais ce qui me gêne le plus : de 
l'admiration benètc de mes voisins, du jeu factice et 
sans art des acteurs, ou des informes pièces qu'on 
nous sert aujourd'hui. — Pourtant, grâce à vos con- 
seils toujours bons, j'ai voulu voir Hamlct... je n'ai 
jru que Sarah Bernhardt. 

Des artistes dont je respecte la science sûre et le goût 
fin m'avaient tant dit et répété que Sarah était ex- 
cellente, etc., — que pendant quelques jours, plutôt 
que de n'être pas de leur avis, j'ai préféré croire que 
j'étais, par un malchanceux hasard, tombé sur une de 
ce» représentations extraordinaires où les acteurs jouent 



LETTRES A ANGELE >^j / 



comme si vous n'étiez pas là... Mais non ; tout ctaiî 
volontaire et appris. Causant depuis avec les uns et les 
autres, j'ai Jù comprendre que la grande Sarah n'claif 
pas différente pour exalter les uns et pour m'exas- 
pérer. > 

Je sais qu'il se produit dans une salle de spectacle 
des zones torrides et des îlots de froideur. Peut-être, 
auprès de moi, eussiez-vous donc trouvé Sarah moins 
bonne ; peut-être auprès de vous l'eussè-je donc trouvée 
moins détestable. Combien de fois la crainte d'être 
appelé à donner mon avis en sortant m'a-t-elle fait 
fuir théâtres ou concerts. 

— Comment trouvez-vous que *** ait dirigé la 9* ? 

— Ne préfériez- vous pas X ou Z ? 

Ces questions tuent. Mon cerveau a ceci de cruel 
qu'il ne fonctionne jamais si peu que devant une pure 
œuvre d'art. L'enthousiasme ou la contemplation ont 
pour premier effet chez moi l'inhibition délicieuse et 
vraisemblablement divine de mes facultés critiques... 
Je dois vous avouer que devant Sarah Bernhardt il 
n'y a pas eu d'inhibition du tout. Au contraire, mes 
facultés critiques ont seules profité de la pièce, et, vous 
l'avouerai -je, mon amie, malgré la remarquable tra- 
duction de Schwob, Hamlet m'a ennuyé à périr, et je 




Pni;ri2XTES 



n'y ai quasiment plus rien compris. 11 me paraît 
môme possible que je n'y eusse plus vu qu'un mé- 
diocre mélodrame, si, Dieu merci, je n'avais pas connu 
la pièce par avance. — Telle que la joue Sarah, la 
pièce, dès le troisième acte, change de sujet... Eh 
quoi ? n'aimez-vous pas Hamlel ? Ou quelle étrange 
idée vous faites-vous de ce rôle pour avoir pu vous 
saLitfaire d'une telle interprétation? — Je vous en 
parlerai longuement, mais le temps aujourd'hui me 
manque ; j'y reviendrai. 

Au revoir, je vous laisse Paris. S'il en paraît de 
bons, envoyez-moi des livres, 

Barïs, 15 Juin i899. 

En post-scriptum à cette lettre, «t simplement pour opposer 
une inlerprélalion, que je crois juste, à beaucoup d'inlerprôlations 
récentes, que je crois fausses, et tout narliculièrement à celle de 
la grande Sarah, qui prétend ne voir dansllamlet que le tjpe de 
<( 1 homme résolu » — jo transcris ici quelques notes prises au 
lendemain de la représentation : 

— « Un caractère résolu » préfcnd-ellc trouver dans Haralet... 
« résolu », oui ; mais réfléchi. Et tandis qu'Olhcllo agit avant 
de penser, celui-ci pense avant d'agir. Il pense au lieu d'agir ; i! 
est distrait de l'action par la pensée. 

Au début du drame que vo}ons-nous ? — Un homme ins- 
crire sur les tablettes de son carnet et au plus profond de son 



LETTRES A ANGELE 




cerveau qu'il a quelque chose à faire : venger son pire. « Oui, 
pauvre ombre, je veux du registre de ma mémoire efTacor tous 
les souvenirs vulgaires et frivoles, toutes les maximes des livres, 
toutes les formes, toutes les impressions... et ton ordre vivant 
remplira seul les feuillets du livre de mon cerveau, fermé à ces 
vils sujets. » 

Va-t-il agir ? — Non. Il réfléchira : 

Doit-il se fier au récit d'un fantôme ? Il s'agit do contrôler 
d'abord. — Et dès lors l'action (j'entends : la vengeance) passe 
au second plan, se recule. Ce q^u'il cherche, ce n'est pas l'action, 
c'est une raison d'agir. Il invente l'épreuve du spectacle. Il expé- 
rimente ; il essaie : et lo voilà qui, pou à peu, se disLraiL de 
l'aclion par les nio)'ens mêmes qu'' il employait pour se pousser à agir. 
A ce point que, dans le quatrième acte, à peine est-il question 
de père à venger, mais bien d'Ophélie, de Laërte, et de généia- 
lités vagues oii toute décision se perd. C'est là ce qui vous fci- 
sait dire qu'HamIet avait « changé de sujet ». — Non ; car le 
sujet c'est : la dislraclion de Hamlet. 

Et il faudrait alors que, par une habile gradation, qnî est dans 
la pièce, l'acteur force le spectateur de jjcnscr : Mais le malheu- 
reux ! il oublie ce qu'il devait faire I il oublie ! — Oui : et 
l'action sinon le sujet bifurque, et l'intérôt semble changer. Les 
moyens d'action ont pris la place de l'action môme, à ce point 
qu'il ne faut rien moins que l'angoisse d'une mort imminente 
pour rappeler à llamlet son devoir. Alors, soudain, de nouveau, 
tout disparaît. « J'avais une chose à faire ; je no l'ai pas faite, — 
et je meurs 1., » Mounct, qui certes ne nous satisfaisait pas tou- 
jours durant le cours de la pièce, devenait alors, et Jjrusquement, 
superbe. Chez cet homme qui, durant qnalre actes, balançait et 
no pouvait se décider à tuer il y avait une soudaine rage atroce, 
une ruée, comme une fringale d'action après ces quatre actes de 
jeune ; il agissait : il agissait soudain beaucoup trop : il tuait 



l34 ) PliKTiiXTIÎS 



..•■ f li-i. oui, Iruis fois do suite, en forccnr qui ne tuera 
j,-.;i!a;-> a.-îr,-. z 11 !(,■ crevait de loups d'épée : il lui eiitoii^-jit dans 
la hoii.?lio le bord de son haiia|) empoisonné ; il l'écrasait à coups 
de boites. — RéUéchir quatre actes durant, pour en arriver là !,.. 
C'était une action stupide, irraisonnée, frénétique, et maladroite 
encore, autant que celle qui tuait Polonius, affolait Ophélie, 
torturait inutilement la reine et démoralisait Lacrte. Oh non 1 
pas I action d'un « homme résolu », mais celle de quelqu'un qui 
n'étnit pas né pour agir, et à qui Iloratio saura dire : « Vou» 
auriez pu naître poèta. » 



VIII 



Ghére Angèlb, 

J'aurais plus de plaisir à vous parler de l'Exposition 
si déjà M. Verhaeren n'en avait si excellemment parlé 
dans le Mercure. J'aime son optimisme flagrant ; il a 
parbleu le goût tout aussi fin qu'un autre, que M. de 
Gourmont par exemple, et sait être choque par les 
hideurs ; mais tandis que celui-ci s'y attarde et leur 
donne précisément l'importance de ses sarcasmes, 
celui-là passe (ce qui est la plus simple façon de mé- 
priser) et réserve sa vie pour admirer ce qui pourlant 
reste admirable. Affaire de tempéraments. 

De tout ce que j'ai vu dans cette foire, un souvenir 
domine. Près de lui pâlissent les autres, et si je vous 
en parle aujourd'hui, c'est pour, le ravivant par ma 
parole, le mieux défendre contre mon propre oubli ; 



l36 PRÉTEXTES 



— aussi pour que vous regrettiez un peu de n'avoir pas 
parfois épousé ma folie, surtout lorsqu'elle me menait, 
comme elle fit souvent, au théâtre de la Loïe FuUer, 
pour y voir jouer la troupe japonaise. De ne l'avoir 
pas vue, jccompiTndiaisque vous fussiez inconsolable, 
si elle ne nous avait déjà donné l'espoir de reparaître à 
Paris dans deux ans. 

Elle n'a guère joué que deux pièces : « la Geisha et 
le Chevalier », puis « Kesa ». Il s'ajoutait à l'excel- 
lence de l'interprétation cet intérêt bizarre : l'actrice 
unique de la troupe, Sada Yacco, était, prétendait-on, 
la première femme qui jamais au Japon eût monté sur 
les planches. Bien mieux : certains très renseignés 
affirmaient que jamais encore elle n'avait paru au Ja- 
pon même, mais que dès son retour là-bas on la pré- 
senterait à l'empereur. Sa carrière se serait décidée 
d'une façon subite : durant une tournée que la troupe 
faisait, en Amérique je crois, un soir, tout brusquement, 
le jeune acteur chargé du rôle de la Geisha tomba 
malade. Allait-il falloir désappointer la salle? la femme 
de l'acteur principal, Kawa ivamy, se proposa ; elle sa- 
vait le rôle, disait-elle, elle le jouerait sans erreurs, elle 
public non averti ne s'apercevrait môme pas du scan- 
dale ; sur la scène, une femme tenir un rôle de femme ! . . . 



LETTRES A ANGÈLB 187 



Qu'elle eût été d'abord admirable, c'est ce qu'on ne 
saurait affirmer, tant son jeu semble appris, modéré, 
retenu. Il offre, avec le jeu des coacteurs, une adapta- 
tion si parfaite, que le geste de l'un semble mourir 
toujours où commence le geste de l'autre, de sorte 
que, dans le dialogue, aucun aléa n'est laissé et que 
l'expansion de chacun se tempère selon celle de tous 
les autres et la limite à son tour strictement. Une per- 
pétuelle vision de l'ensemble ne permet à chacun que 
son temps, que sa place, de même que dans un con- 
cert, tout le lyrisme du soliste se soumet au besoin 
précis de la mesure. 

Aussi ne puis-je dire que c'est Sada Yacco que je 
trouve uniquement admirable, mais bien toute la 
troupe, vraiment. 

Le rideau s'ouvre. On est je ne sais oij, dans le 
Japon. Une toile de fond montre le faîte des maisons 
d'une rue dont les arbres fleuris font un square. On est 
dans un quartier de plaisir que les courtisanes habitent. 

Un seigneur se paie le spectacle d'un mime ; il s'é- 
vente distraitement, tandis que le mime s'évertue de- 
vant lui. Le mime est excellent, le seigneur excellent; 
nous verrons plus pathétique ensuite, nous ne ver- 
rons rien de meilleur. 



l38 PRÉTEXTES 

Quand la danso da mime est finie, !a Geisha passe ; 
^elle est vêtue à la façon des courlisanes, lichcnicnl, 
^ mais avec un goût délicat. Sa démarche est gênée cl 
sa taille grandie par de hauts souliers de bois, que 
d'ailleurs elle n'aura plus à son apparition prochaine. 
Le désœuvré seigneur s'empresse, oITre son bras, veut 
le faire accepter de force. La courtisane le repousse, et 
passe, et se retourne en souriant. 

— Je suis retourné six fois voir celle pièce, à des in- 
tervalles assez grands : ce sourire est un des rares 
gestes dont la fine et presque imperceptible délériora- 
tion progressive montre, à qui sait bien voir, le mal 
que fait à l'œuvre d'art un sot public, ses incompréhen- 
sions et surtout ses louanges. 

La Geisha revient bient'''t au bras de son amant de 
cœur. 11 tient une branche d'amandier fleuri ; il paraît 
heureux autant qu'elle. — Le seigneur repoussé les 
voit, les arrête, les sépare; il insulte, provoque- l'amant. 
Une courte lutte s'engage; les sabies sont au clair; 
— le rideau lombc. 

Il se relève sur Fantichambro d'un temple. L'amant 
du premier acte est, paraît-il, fiancé ; la Geisha le 
poursuit ; c'est pour éviter sa colcic amoureuse qu'il a 
fui dans le pays jusqu'à ce temple ; il arrive avec sa 



LETTUES A ANGKLE l3() 



fiancée ; elle et lai vont y prendre refuge. — La scène, 
après qu'ils sont entrés dans l'intérieur du temple, reste 
occupée par cinq bonzes bizarres, types, je pense, tra- 
ditionnels comme les apothicaires au temps de Molière. 
Ils sont oisifs, niais, couards cl fantoches assez pour- 
ne pouvoir, à cinq, garder la porte du temple lorsque 
la Geisha tout à l'heure va venir pour y pénétrer. Car 
elle a découvert la retraite de l'amant et de la rivale. 
Et d'abord elle s'y prend par la douceur ; et rcpoussce 
d'abord, demande aux bonzes la faveur de danser 
devant eux pour le dieu. — Cette danse commence 
lente et grave ; puis s'anime ; la Geisha tout entière 
y paraît, avec ses docilités langoureuses, ses souplesses 
de courtisane, avec aussi les sursauts brusques, les 
élans de l'amante passionnée. Cependant les gardiens, 
séduits au début, se reprennent, et devant sa croissante 
insistance, la repoussent enfin assez brutalement. Elle 
revient ; sa passion fait sa force ; elle envoie, en 
quelques coups de reins culbuter les gardiens du 
temple, et pénètre tragiquement. 

Dans cette scène, où, dépouillant de minces robes 
superposées, trois fois elle se mélamorphose, Sada 
Yacco est merveilleuse. Elle l'est plus encore lors- 
qu'au bout d'un instan!, paraii le désarroi que vient 



1^0 l'Kllit.VlCS 

de causer sa violence, elle reparaît, pâle, les vêle- 
ments défaits, les cheveux tombants, les yeux fous. 
La pauvre fiancée cependant a pu réoccuper la scène ; 
les bonzes la protègent, l'entourent, et, dans son éga- 
rement, la Geisha ne la voit pas d'abord. Mais, dès 
quelle l'a vue, sa fureur, l'acharnement contre cette 
victime misérable, que défendent en vain les gardiens, 
sa lutte enfin contre le prêtre survenu, ses efforts in- 
sensés où sa passion et sa vie s'exténuent... je n'irai 
pas chercher comparaison bien loin, chère Angèle : ce 
fut beau comme de l'Eschyle. 

Oui, Sada Yacco nous donna, dans son emportement 
rythmique et mesuré, l'émotion sacrée des grands drames 
antiques, celles que nous cherchons et ne trouvons 
plus sur nos scènes. Car aucune inharmonie dans ses 
gestes que scande et rythme un lyrisme constant; au- 
cune nuance inutile, aucun détail ; cefutd'un paroxysme 
très sobre, comme celui des hautes oeuvres d'art, que 
domine et que se soumet une supérieure idée de beauté, 
Sada Yacco ne cesse jamais d'être belle ; elle l'est d'une 
manière continue et continuellement accrue ; elle ne 
l'est jamais plus que dans sa mort, toute droite et toute 
raidie, dans les bras de l'amant qu'un si farouche 
amour 4 reconquis, et qui la touche et qui la presse, 



LEXTUES A A^GÈLK I^I 



mais qu'elle ne reconnaît pas d'abord, tant la tendresse 
et la douceur ont déjà déserté son âme ; mais quand 
elle comprend à la fin que c'est lui qui la tient dans 
ses bras, tandis que déjà la mort les sépare, elle pousse 
un grand cri d'étonnement d'amour, puis retombe 
épuisée, ayant fini de haïr et d'aimer. — C'est à 
vrai dire le seul cri qu'elle pousse dans toute la pièce ; 
et même ce suprême cri d'amour est tempéré ; il arrive 
admirablement et simplement satisfait une attente, 
une attente très préparée. (Les acteurs, même dans 
les instants de plus grande fureur tragique, parlent à 
voix très maintenue ; ils ne donnent jamais toute leur 
voix ; jamais ils ne « donnent de la voix ».) — Et je me 
réjouissais qu'il soit encore ici bien prouvé que : 
l'œavre d'art ne s'obtient que par contrainte, etpar la 
soumission du réalisme à tidée de beauté préconçue. 
C'est pour vous redire cela que je vous écris cette 
lettre ; mais je vous connais bien ; vous lirez peut-être 
ma lettre, mais sauterez par là-dessus. Tant pis. 



l.K 



Cli KF.E AnGÈLE, 

Excusez mon silence de deux mois ; je voudrais le 
prolonger encore, en prolongeant l'été qui le causa. Et 
je m'attarde où il s'attarde, dans un petit repli des 
Cévennes ; après le temps afTreux de Normandie, la 
chaleur y paraît plus belle, et je ne croirais pas à 
l'hiver sans la chute des feuilles lassées, sans l'abandon 
des champs et sans mon désir de la ville. 

J'ai pu revoir, avant de m'cxilcr ici, les grands 
champs plats de la Seine-Inférieure, qui, fauchés, nous 
rappelèrent le désert, à cause aussi des oasis qu'y 
forment au loin les hêtraies. 

Est-ce à ces vastes horizons, à des conditions éco- 
nomiques dilTéroiiles. que l'on doit le rcp<-^ ' nià 
(jucl<jue cent kilomèlrca à peiao du Caivados doù je 



LETTilES A ANGK:.E 1/|3 

revenais attristé, des paysans, de même race je sup- 
pose, mais non plus perdus de richesse et de paresse 
et d'alcool, mais laborieux, graves, décents et proli- 
fiques. Sous le ciel léger du Midi, la diflférence est 
bien plus grande encore ; je comprends volontiers ceux 
de Toulouse ou d'Aix, qui, n'ayant point quitté leur 
soleil radieux, parlent du peuple comme j'en parlerais, 
je pense, si je vivais toujours au milieu d'eux. — 
Oui certes, je crois le théâtre du peuple possible ; mais 
cela dépend des contrées. Le malheur est que là où il ^ 
pourrait faire le plus de bien, c'est là que son établis- 
sement est le plus difficile. — Riante terre du Midi, 
donne-nous de nouveaux exemples ! De loin on peut 
traiter cela de chimères : on se rapproche et l'on y 
croit. 

Dans la campagne des environs de Nîmes, je re- 
trouve un simple jardinier qui baptise sa chienne 
Corinne par enthousiasme pour le livre de Madame 
de Staël. — En Normandie, on ne se réjouit de rien 
d'humain sans être dupe. Votre ami Raymond 
Bonheur vint m'y voir : 

— Quelle excellente idée vous eûtes, me dit-il, de 
nommer votre poulain Chopin. Gomme cela convient 
à sa grâce ! 

10 



l44 PRÉTEXTES 

— Oh ! lui dis-je, ne m'attristez pas. Je ne fus pour 
rien au baptême, et ne peux rien à rien, ici. S'il 
s'appelle Chopin, c'est que sa mère s'appelait Chopine ; 
voilà tout. 

— A Magny, dit Bonheur, je m'émus d'un petit 
garçon, parce quil s'appelait Virgile. Qui t'a nommé 
ainsi, lui demandai-je? — C'est ma marraine. — Et 
pourquoi? — Parce qu'elle s'appelle Virginie. — Ne 
vous plaignez donc pas ; vous voyez que c'est partout 
la même chose. 

— Eh bien, non ! cher Bonheur : dans le Midi, ce 
n'est pas la même chose ; c'est pourquoi j'aime le 
Midi. — Vous pensez bien qu'il m'est assez indifférent 
que cette chienne ou cette jument près de moi s'appelle 
ou Corinne ou Chopine ; mais un pays où l'homme ne 
songe pas uniquement à s'enrichir et s'alcooliser me 
paraîtra toujours un beau pays, et que j'envie. — Que 
des fêtes comme celles de Béziers y aient été possibles, 
voilà qui dit un pays admirable. Verrons-nous donc 
revivre enfin, ailleurs qu'en des musées, l'art pour qui 
nous vivons, mais de qui nous portions le deuil ? De 
peur de trop me désoler après, je doute encore, et re- 
liens encore ma joie. Le seul récit des belles fêtes de 
la Grèce nous a laissé de si mortels regrets !... 



LETiUES A AISGELE . ll\0 



Je reçois le Pays de France, l'Effort, et je m'at- 
triste ; il y a là un malentendu. M. Nadi s'indigne de 
ce que j'écrive : « Sympathiser avec la foule, c'est 
déchoir. » — Où j'écrivais /ou/e il a cru lire peuple, je 
pense ; pourtant, entre foule de peuple et foule de 
bourgeois, ma s}'mpalhie irait plutôt vers la première ; 
vous le savez, vous du moins, chère amie, et cela me 
console. — C'est en elle (la foule), dit M. Nadi (i), cjue 
nous chercherons le démenti le plus éclatant à de telles 
paroles ;... notre œuvre, nous avons la certitude gaeLe 
ta comprend, l'aime et l'attend. — Je suis tout au con- 
traire heureux de l'aire partie de celte foule qui attend 
l'œuvre de M. Nadi. 

Mais ce n'est pas ce malentendu que je veux dire. 
L'autre est plus grave, car il n'est pa« à mon sujet. Et 

(i) Comme je le montre plus loin, ce n'est pas procès de per- 
sonnes, mais de tendances que je veux faire. M. Nadi nous a 
écrit, sitôt après cet article, la plus aimable des lettres ; si notro 
modestie se refuse à la citer en ce lieu, je veux au moins que nul 
ne mette en doute Vimpersonnalité de mes accusations. 



1^6 PRÉTEXTES 



ce n'est pas non plus de M. Nadi seul qu'il s'agit ; si 
je parle de lui plus que d'un autre, c'est qu'aussi bien 
son article est meilleur, et que lui-même semble riche 
de promesses ; il le dit un peu fort, — mais comment 
ne pas croire pleins de promesses des jeunes gens qui 
écrivent si exactement comme nous eussions pu écrire 
à vingt ans ? 

Tant que M. Nadi parlera, passe encore ; il parle 
bien ; mais quand ce sera quelqu'un d'autre... Ecoutez 
d'abord M. Nadi : 

Elle (la Race) connaîtra le frisson de notre foi. Elle 
appellera avec nous les délices d un jour nouveau. Nous 
l'entraînerons dans cette adoration consciente de l'Uni- 
vers, depuis l'atome jusqu'à l'Humanité. — Gela va 
bien, oui ; mais cela va bientôt se gâter. — Je con- 
tinue?... 

Oh ! devant Elle (la Race), nous éprouverons avec 
puissance l'ivresse de posséder la Vérité. — Gela va se 
gâter, vous dis-je. — Nous célébrerons l'Essence, la 
Forme éternelle et universelle, etc., etc.. Tout cela 
c'estdeM.Nadi. 

Ah! Ion s'étonnera peut-être de la puissance de notre 
lyrisme '... — Non, M. Nadi, non ; au contraire, j'ai 
peur qu'il n'ait pas de puissance, votre lyrisme. Il faut 



LETTRES A ANGÈLE l47 



tant de lyrisme pour faire une œuvre d'art, — et ta:;t 
d'autres choses avec ! J'ai peur que, loin de faire œuvre 
d'art, votre lyrisme n'enfante ceci, par exemple, que 
je m'en vais vous lire, dans VE[forl de Toulouse : 

La Raison n'est cju une forme, mais par elle l'homme 
devient Dieu, on phitât s'achemine vers Dieu, car il le 
sera un jour, il faut le croire, alors que son cerveau 
omniscient embrassera le monde entier et que, d'un 
(jcsle, il guidera les phénomènes de Vie et de Mort. Et 
sur ce point je vous renvoie à Ernest Renan et à Joa- 
chini Gasquet (?). Prisonnières de noire substance ner- 
veuse, les sensations acceptent l'ordre que leur imprime 
Dieu. Avec un arsenal de méthodes, l'homme s'empare 
(Je rUnivers. Il faut relire Descartes (Le délicieux 
Descartes, disait Bouhéller). // Jaut relire Taine et 
Claude Bernard (Plus loin l'auteur l'appellera Bernard 
îout court). Je lisais récemment la Synthèse chimique 
de Berthelot et le livre de Duclaux sur Pasteur. . . 
Quel merveilleux monument que celui des sciences chi- 
miques ! Analyse, décomposition des éléments et des 
principes immédiats, isométrie, analyse par décom- 
position graduelle, synthèse. — Et l'auteur ajoute : 
Les autres méthodes de Dieu sont plus connues. Vous 
me permettrez donc d'en sauter. Je reprends plus 



îîS 



PRETEXTES 



loin : Depuis longtemps Aristote a dit que la beauté est 
tordre. Dès lors l'art est frère de la science et ne se 
sépare plus d'elle... — Plus loin celle note effaranle : 
Il y a beaucoup à dire là-dessus ; j'y reviendrai dans 
mon prochain article. — Et plus loin : En tout et pour 
tout il s'agit de méthode. Ainsi de la politique. Le 
citoyen, la République, autant de mois très beaux qui 
viennent confirmer notre thèse. Imprimez donc un 
rythme à la Société. Ne négligez aucune puissance. — 
Et plus loin encore : Permettez-moi de rêver un peu. 
— Mais je vous en prie, faites donc. 

S'imaginer qu'au bout de tout cela va poindre une 
œuvre d'art, voilà le malentendu, chère amie. Certes 
j'applaudis de toutes mes forces à l'entreprise d'un 
théâtre populaire (quand ce ne serait que pour nous 
tirer de la médiocrité des autres)^ — mais gare aux 
pièces que l'on va nous écrire pour loi I Les théories 
humanitaires nous préparent, je le crains, une littéra- 
ture déplorable. — Pourquoi? — Parce que « méfiez- 
vous, dit Diderot, de celui qui veut mettre de l'ordre. 
Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres 
en les gênant. » C'est son œuvre que l'artiste doit or- 
donner, et non le monde qui l'entoure ; carTordrc exté- 
rieur rend celui de l'œuvre dramatique impossible. 



LETTRES A AMGÊLE 1^9 



Mais que sert de parler ? Ils n'écouteront pas. — Et 
c'est moi qui les écouterai m'appeler, moi et d'autres, 
esprits craintifs, âmes pondérées, n ayant eiijiisqne-li 
aucun contact avec nous, — et cela au nom de la Vie, 
de la Joie dont ils se disent déjà dispensateurs. Les 
poèmes de Griffin, les Nourritures Terrestres, les 
poèmes de Henri Ghéon, etc., ont pourtant précédé, 
non suivi leurs dires ; s'ils le savaient un peu plus, 
peut-être écouteraient-ils un peu plus nos paroles et 
comprendraient-ils mieux que, si nous leur crions : 
fausse-route 1 c'est au nom même des dieu^c qu'ils 
nomment et dont aussi la religion délaissée nous réur.ii; 
à quelques-uns dans VErnùla'je. Et c'est an nom de 
l'œuvre d'art qu'ils veulent taire — et qu'il faudra rein - 
venter complètement, car notre littcralurc a désappris 
le goût du beau et en a perdu le souci. 

Pour la musique et la peinture, nous sommes certes 
moins à plaindre — et pourtant combien le ciel s'assom- 
brit de la seule mort d'un Puvis ! — Le ciel de notre 
littérature est resté sombre assez longtemps. Du côté 
de l'occident, plus rien n'y luit beaucoup ; mais l'orient 



1 OO PRETEXTES 



s'cmjîlitdelueurs.Un extraordinairesilenceseniblecreu- 
ser l'espace entre le siècle nîort et celui qui commence, 
comme il se fit entre le xvii'" siècle et le suivant. Malgré 
son oeuvre déjà grande, Verliaeren pas plus que Moréa:i 
ni que Griiïin n'est de la génération passée, sans quoi 
je n'eusse pas dit que notre ciel était si sombre. Régnier, 
pi ils différent de nous peut-être, maintient le goiit 
d'une langue si pure, que c'est à lui que je voudrais 
aller comme à un maître, s'il était plus âgé, ou si 
j'clais plus jeune. — Chère Angèlc, dites aux jeunes 
gens du Pays de France et de YEJforL qr.c nous, tout 
autant qu'eux, c'est l'œuvre d'art que nous voulons : 
que c'est vers elle que nous marchons, et qu'ils se 
trompent en croyant notre but opposé ou nos roiJles 
divergentes. Répétez -leur ce vers du Dante : 

iSol sciii jjcrcijriii, coino voi scie. 

Adieu. 



X 



Chère Angèle, 

Aujourd'hui, je ne vous enverrai qu'un livre ; et ce 
livre en vaudra beaucoup : Yoici les Mille et une Nuits, 
que le D' Mardrus vient de traduire, et de rebaptiser 
avec une pointe d'arabisnie : Les Mille Nails cl une Nuit. 

Vous savez mon admiration pour ce livre. Mon père 
qui l'admirait aussi le mit entre mes mains de si bonne 
heure que c'est, je crois, avec la Bible le prcn^iier livre 
que j'ai lu. — Mais je pense que, si, seule, la traduction 
de Mardrus eut alors existé, mon père eût choisi, pour 
m'y apprendre à lire, un autrelivre. A peine osai-je vous 
le donner. Il faut bien, pour m'y décider, la tranquille 
assurance de la préface, dans laquelle le traducteur se 
fait garant de la naïveté et de l'ingénuité du conteur. 

On m'avait mis en gartlc contre Galland, dit et redit 



102 PRÉTEXTES 



qu'il prenait dans sa traduction toutes les libertés 
qu'il ciilevait aux contes ; à défaut de Biirton, dont 
j'ai l'ennui do no comprendre pas la langue, j'avais pu 
lire la version allemande de Weil et me rendre compte 
que celle de Gailand respectait bien plus Louis XIV 
que le grand sultan Schahriar ; que Gailand omettait 
s^'slcmatiquement (entre autres choses) les citations 
poétiques qui surabondent dans le récit, en sont une 
des particularités merveilleuses, et pourraient, réu- 
nies, former une très importante anthologie. 

Les critiques contre la traduction de Gailand sont 
faciles. Elles sont inutiles aussi. Il s'agissait à cette 
époque de réduire au bon goût français les ouvrages 
qu'on prétendait traduire. Près de cinquante ans plus 
tard, Tabbé Prévost écrivait en préface de sa traduc- 
tion do Graïuiison : <> J'ai supprimé ou réduit aux usages 
communs de l'Europe ce que ceux de l'Angleterre 
peuvent avoir de choquant pour les autres nations. » 
Et le biographe de Prévost ajoute : « Son goût était 
trop sur pour se borner à traduire son original. » 
Gailand avait aussi « le goût trop sûr ». • — Ces 
phrases font sourire aujourd'hui ; mais on oublie trop 
que, sous Louis XIV, les Français avaient plus de 
droit que nous n'avons d'être infatués de la France. 



LETTBES À AiNGKLR 1 53 

La langue de Galiand est plaisante, douce à lire, 
classique encore et souvent non sans grâce. Son orien- 
talisme afîaibli garde un charme. Enfin peut être sa 
traduction n'était-elle pas inutile à litre d'initiation 
préparatoire. Celle de Mardrus (i) d'abord eût pu sur- 
prendre et rebuter. Galiand fut comme l'étuvc tiède qui 
précède, dans un Hammam, la salle torride. Et, tandis 
que Galiand, à la manière de son siècle, recherchait 
dans ses contes avant tout l'émotion générale et la part 
qu'il croyait être commune à tous parce qu'il la sen- 
tait être semblable à lui, Mardrus, lui, se plaît au con- 
traire (et nous nous plaisons avec lui), à l'étrange, à la dif- 
férence ; ou mieux, il ne se plaît à rien qu'à une tra- v. 
duction très fidèle, et, si la vie de ces contes va différer \ 
de notre vie, c'est par toute l'ardeur et la saveur orien- \ 
taie qu'il leur laisse. Ah 1 l'habile Mardrus ! Ah ! vive 
Sîardrus ! Ah I merci I Ici l'on exulte ; on éclate ; on 
s'enivre par tous les sens. 

Que la sensualité de Galiand paraît pâle ! Le bol 
(( plein de grains de grenade apprêtés au sucre, aux 
amandes décortiquées, et parfumés délicieusement et 
juste à point » que le faux pâtissier Hassan prépare 

(i) Le livre des Mille Nuits et une Nuit. Traductioa complète 
parle D. J. C. Mardrus, — Fasquelle. 



l54 PRÉTEXTES 

pour le petit Agib, et auquel il ajoute encore, lorsqu'on 
lui redemande de ce plat, « un peu de musc et d'eau 
de roses » ; ce plat exquis par lequel Hassan se laisse 
iiiesj)éiéniciît reconnaître^ devient chez Galland « une 
tarie à la crème », bonnement. Et dire que déjà les 
« confitures sèches ) qu'on y goûte me faisaient rêver ! 
qu'eùt-ce clé si j'avais ouï parler de la « boisson dé- 
licieuse et parfumée aux fleurs » Psi j'avais lu :« Elle 
m'offrit à boire du sirop au musc »? — Car ce qui 
ressort avant tout de cette Iraduction si nouvelle, ce 
n'est pas l'invention prodigieuse de ces contes, pour 
laquelle je garde une inlassable curiosité mais que, 
plus ou moins, nous connaissions déjà, — c'est la 
sensualité splendiJe, persistante, indécente, et mêlée 

de rires. Permettez -vous que je cite ? « 

, . , » 

Non ; décidément, je n'ose pas citer. — Mais il y a 
d'autres passages ; par exemple ces vers si moqueurs et 
charmants « sur l'excellence des pâtisseries arabes », 
ces vers que le troisième calender (il s'appelle ici : 
saaloiik), métamorphosé en singe, écrit pour révéler 
qu'il est un homme, — et l'on ne saura ce dont on 
doit s'étonner le plus : ou de son lyrisme subit, ou de 
la subtilité de sa gourmandise ; 



tSTTRES A ANGÈLE l55 



« pâtisseries, douces, fines et siibHmes ; pâtisseries 
enroulées par les doigts ! Vous êtes la Ihériarjue, antidote 
de tout poison ! En dehors de vous, pâtisseries, je ne saurais 
aimer jamais rien ; et vous êtes mon seul espoir, toute ma 
passion ! 

frémissements de mon cœur à la vue d'une nappe 
tendue où, en son milieu, s'aromatise une Kenafa fici une 
noie nous apprend que la Kenafa est «une sorte depâtis- 
s.'rie faite avec des il le ts très fins de vermicelle))) nageant 
au milieu du beurre et du miel, dans le grand plateau / 

Kenaja ! Kenafa amincie en une chevelure appétis- 
sante, réjouissante ! mondésir, le cri de mon désir vers toi, 
6 Kenafa, est extrême ! Et je ne pourrais, au risrpie de 
mourir, passer un jour de ma vie sans toi sur ma nappe, 6 
Kenafa, ya Kenafa ! 

Et ton sirop ! ton adorable, délicieux sij-op ! Haï ! en 
mangerais-je , en boirais-je jour et nuit, que j'en repren- 
drais dans la vie future ! » 

— Je ne sais pas, chèie amie, ce que ces stro[)nes 
valent dans le texte ; dans la traduction de Mardrus, je 
les trouve parfaitement merveilleuses. 

Cette traduction abonde d'ailleurs en passages exquis. 
Ecoutez cette courte phrase ; « Par Allah ! notre nuit 
ya être une nuit bénie, une nuit de blancheur ! » — 



]56 ^IlI:TI:\■r^;s 

Mais c'est de sensualité que je voulais vous parler. Le 
mot (( sensualité » est devenu chez nous de signification 
si vilaine que vous n'osez plus l'employer ; c'est un 
tort ; il faudra réformer cela. Sachez que Coleridge, à 
propos de Milton, fait de la sensualité une des trois 
vertus du poète. La sensualité, chère amie, consiste 
simplement à considérer comme une fin et non com.ne 
. un moyen l'objet présent cl la minute présente. C'est 
ià ce que j'admire aussi dans la poésie persane ; c'est 
là ce que j'y admire surtout. — Car la littérature per- 
sane presque entière m'apparoît pareille à ce palais 
doré, dont il est raconté, dans le récit d'un des trois 
saalouks, que les quarante portes ouvrent, la première 
sur un verger plein de fruits, la seconde sur un jardin 
de fleurs, la troisième sur une volière, la quatrième 
sur desjoyaux entassés... mais dont la quarantième 
défendue, ferme une salle très obscure dont l'atmosphère 
saturée d'une sorte de parfum très subtil vous soûle 
et vous fait défaillir ; une salle oii l'on entre pour- 
tant, où l'on trouve un cheval très noir, qui n'a l'air 
qu'étrange et que beau, mais qui, dès qu'on l'en- 
fourche, déploie des ailes, "des ailes a qu'on n'avait pas 
d'abord remarquées », — qui boiuiit avec vous, vous 
enlève au plus haut d'un ciel inconnu ; puis brus- 



LETTRES A ANGÈLE l57 



quement s'abat, vous désarçonne, et puis vous crève 
un œil avec la pointe de son aile, comme pour marquer 
mieux l'éblouissement que laisse ce rapide voyage 
en plein ciel. — C'est ce cheval noir que les com- 
mentateurs d'Omar et de Hafiz appellent « le 
sens mystique des poètes persans ». Car on affirme 
qu'il y est. Pour moi qui n'apprécie que peu cefte 
éqaitation aérienne, ni surtout la demi-cécité qui la 
suit, plus sage que le troisième saalouk, je n'ouvre 
pas la porte défendue et préfère m'attarder encore dans 
les vergers, et k's jardins et les volières. Je trouve là 
quelques voluptés si intenses qu'elles suffisent pour 
désaltérer mes désirs et pour endormir ma pensée. 

Ne lisez pas Omar Kheyam dans la traduction 
française de Nicolas : elle est littérale, il ledit ; mais la 
traduction anglaise de Fitz-Gérald est bien autre chose 
et bien plus : elle est belle. Dans son texte excès-, 
sivement resserré, chaque quatrain prend un sens et un 
poids admirable. Aussi dccu que l'Ecclésiaste, lyrique 
à la façon du Cantique de Salomon, et pondéré comme 
ses Proverbes, Omar Kheyam, à travers Fitz-Gérald, 
paraît un poète admirable (i). 

(i^ Une remarquable traduction d'Omar a paru l'an passa 
chez Gi>rrin2ton. Elle est de M. Cb. Grolleau. 



l58 PRÉTEXTES 



Pour Hafiz, si vous ne pouvez vous procurer la très 
rare de Rosenzweig, lisez-le dans la traduction de Ham- 
raer; c'est celle qui, en 1812, révélait l'Orient au grand 
Gœthe. Vo^ez dans ses /l/iAïa/es avec quelle admiration 
il en parle. — Plutôt que de vous en parler à mon 
tour, laissez-moi vous transcrire un de ces courts 
ghazels : le voici tout entier : 

Eclianson ! viens. Les tulipes ont rempli de via leurs calices, 

Depuis assez longtemps j'étais religieux ! 
A d'autres les fiertés, les soins d'un renom considérable 1 

Où sont les empereurs de Cirèce ? de Sina P 
Comprends ! et quand l'oiseau lui-même s'enivre- 

Veille, car te guette le sommeil du néant. 
Ramures du printemps dans l'a/ur que vos courbes sont 

[belle-s ! 
La bourrasque d'hiver ne vous tourmente plus. 
Croyez-moi, mes amis, les promesses de bonheur sont 

[trompeuses, 
Malheur à celui qui se repose sur elles . 
Demain sur les pelouses d'Eden, demain les houris nous 

[attendent 
Mais aujourd'hui, l'échanson et la coupe, les voici. 
Le souvenir de la reine Balkis dans le vent d'Orient flotte 

[encore ; 
Que ce vin en guérisse noire âme ! 
Ne l'attardé pas devant rémerveillemcnt d'une rose ; 



Lettres a angèle iBg 



Au souffle du soir ses pétales sont dispersés. 
Mais ce vin de couleur rouge, dégoût exquis, 

Fait plus exquise la rougeur de l'ami. 
Apportez ces coussins dehors, étendez- les sur la prairie ; 

Les eyprès et les flûtes nous attendent... 
Ces chanteurs, que la plaine entende ! accordent déjà 

Le barbilos avec les flûtes. 
Et tes chants délicieux, ô Hafiz, se répandent 

Du pays de Grèce au Sina(i). 

II est assurément très ridicule de traduire une 
traduction : mais que ne savez-vous l'allemand ? — ou 
que ne sais-je le persan ? 

Vous pouvez liro en français le Gulistan de Sadi et 
Firdousy tout entier ; — je ne vous cache pas que je 
préfère Omar et Ilafîz. 

Pardonnez-moi d'oser parler ainsi d'une littérature 
que, malgré tout mon amour pour elle, je connais peu. 
Je la connais peu, mais je l'aime beaucoup ; que cela 
me serve d'excuse. Et puis j'écris pour qui la connaît 
encore moins, 

(i) Hammer, II, p. 426. 



11 



XI 



Chère Angèle, 

Que votre palais délicat excuse un tel pâté d'arêtes : 
Voici le livre de Stirner l'Unique et sa propriété (i), 
que M. Lasvignes vient de traduire, — avec quelle 
patience, vous en jugerez par celle qu'il faut pour le 
lire. 

Du temps de Jean-Paul Rlchter, ce qu'on appelait 
r Unique, c'était lui — lui Jean Paul, et c'était assez. 
— Vous souvient-il qu'en le lisant, nous nous disions : 
quelle chance qu'il soit Unique ! S'il devait y en avoir 
beaucoup comme lui, le monde des lettres ne serait 
plus tenablc. . Hélas ! 6 mon unique Angèle ! l'Unique 
de M. Max Stiiner est légion ! — Unique, il ne l'est 

(ij I vol. in-S" carré (Editions delà Revue blaiiclie). 



LETTRES A AN6ÈL6 l6l 



plus d'ailleurs que pour lui-même : c'est sa seule 
« propriété » ; l'Unique, c'est moi, vous, ïityre ; 
l'Unique, c'est chacun pour soi. 

Voilà ce que M. Stirner expose en un livre de près 
de 5oo pages ; et il ne faut pas dire : l'Egoïsnie, nous 
le connaissions déjà ; ce serait mal entendre le jeu du 
philosophe : nomenclateur, sa mission n'est pas d'in- 
venter ; n'en déplaise au grand Nietzsche, le philosophe 
ne crée ni ne déplace les valeurs : simplement il légi- 
time et enrôle ce que des tempéraments neufs et ro- 
bustes lui proposaient. L'homme propose ; le philosophe 
dispose, L'Unique et sa proprié lé, c'est l'égoïsme bien 
disposé. 

Au cours des 5oo pages, pas un accroc, pas un 
trouble, pas une rencontre ; le livre est laid, ressas- 
seur, comble et vide. C'est un livre de ruminant. 

Et je ne vous en parlerais même pas, chère Angèle, 
gi, par un procédé digne des lois scélérates, certains ne 
voulaient à présent lier le sort de Nietzsche à celui de 
Stirner, juger l'un avec l'autre pour les englober 
mieux tous deux dans une admiration ou une réproba- 
tion plus facile. Il serait trop long aujourd'hui de cher- 
cher avec vous en quoi l'un de l'autre diffère, ditlère 
jusqu'à s'opposer ; la question demeurera si grave que 



102 PRÉTEXTES 

plus d'une fois nous y rovicndrons, je suppose. En 
attendant, indignez-vous tout simplement en entendant 
dire : a Stirner et Nietzsclie » comme Nietzsche lui- 
même s'indignait en entendant dire : « Cœthe et 
Scliiller ». 

C'est à propos de Stirner, non de Nietzsche qu'il me 
plaît de vous parler un peu des a dangers de l'indivi- 
diialisme ». Je crains, Angèle, je crains les ratés de 
l'individualisme, autant que tous les autres rali's. 
Raies et médiocres, laissons-les donc aux religions 
élaLlies ; ils s'en trouveront mieux ; nous aussi. Ne 
poussons donc pas vers l'individualisme ce qui n'a 
rien d'individuel ; le résultat serait piteux. Ou mieux : 

Pourquoi formuler l'individualisme ? Il n'y a pas 
d'individualisme qui tienne ; les grands individus n'ont 
nul besoin des théories qui les protègent : ils sont 
vainqueurs. Laissons donc aux médiocres et aux 
faibles la joie de les pouvoir condamner, et vaincus, 
écrasés par eux, de prendre une innocente revanche en 
les vainquant eu eiïlgie (i). 

"^ (i) C est aussi ce que M. Lasvignes exprime excellemment à la 
fui de son inléressanlo préface : »« Les masses humaines, dit-il, 
ne seront jamais plus conscicnles do la puissance fortnidiil'h! 
qu'elles représentent en face de lu poignée d'hommes qui les lient 



LETTRES A. AMGÈLË i65 

Il me plaît, à Moi, l'unique, que le « grand hoaiuie» 
continue à me paraîlie un grand coupable. Et puisque 
JMax Stirner ose encore employer le mot de lâcheté, je 
dirai que je trouve lâche, Moi, de l'innocenter. Eh 
quoi ! pour disculper sa grandeur, rétablirez- vous 
donc la notion du bien et du mal ;' Aurez-vous peur 
du crime encore, Monsieur Stirner ? Vous n'êtes qu'un 
théoricien, non un vrai criminel. Sous votre apparence 
logique, vous souhaitez encore mon estime. Eh bien ! 
vous ne l'aurez pas ! précisément, vous ne l'aurez pas. 
Je ne m'accorde la mienne que lorsque je ne pense 
plus comme vous. 

Stirner ! allez-vous à nouveau nous rendre le 
H Moi, haïssable » ? Nous espérions n'y plus penser ! . . . 

Mais c'est qu'il faudrait mieux s'entendre et ne pas 
illustrer un tel livre avec l'image d'un Goethe, d'un 
Beethoven, d'un Balzac, d'un Nietzsche ou d'un Napo- 
léon (ces grandes et altières figures furent admirable- 
ment dévouées à quelque grande idée projetée devant 
eux, au-dessus d'eux) ; car il faut encore dire ceci 
d'admirable, c'est que plus les individus sont grands, 



asservies, que les forces naturelle» ne le sont de l'infinie faiblesse 
de l'iioaime qui les gouverne. » (Page xxix.) 



l64 PUjlli.XTES 

moins il y en a. En sorlo qu'une théorie qui cher- 
cherait à produire le plus grand nombre possible d'in- 
dividus diminuerait chaciin pour tous, et tendrait à 
se rapprocher du socialisme. Tous individus : plus 
d'individu. Ah ! pour l'amour deMoi ! pas d'individua- 
lisme !!! 

Retenez-les ! Angèle ! Retenez-les 1 Ne favorisons 
pas ces éclosions malheureuses ; continuons à honnir, 
à bannir, à lapider l'individu. Ceux que ne retiendra 
ni le respect d'autrui, ni la crainte, ni la pitié, ni la 
pudeur, ni le mépris ou la haine d'autrui, ceux-là ce 
sont les vrais ; nous pouvons espérer qu'ils vaudront 
quelque chose. Et ils s'inquiètent peu qu'un Stirner 
les approuve, ou que les désapprouve un Tolstoï. S'ils 
sont grands, c'est qu'ils sont en petit nombre ; ils sont 
triés. Et rien n'a pu contre eux, pas même mon épou- 
vante : voilà pourquoi je les admire, je les aime, je 
les trouve grands. Il faut, pour en obtenir quelquc;-- 
uns, forcer à la médiocrité beaucoup d'autres et tâ- 
cher d'y contraindre même celui-là. 

Pourquoi le disculper ? — Il faut que tout s'acharne 
contre le grand homme, car le grand homme estl'en- 
nemi de beaucoup (i). 

^i)... « Nous sommes accablés par les esprit* sublimM. Pour 



LETTRES A ANGÈLE iCO 

Puuiquoi le plaindre ? — C'est un grand homme. 
Et, s'il est aull)entique, il saura toujours bien s'en 
tirer. 

Pourquoi le protéger ? — Ses épreuves mêmes et 
son isolenienl feront sa force — ou du moins celui- 
là seul qui les supporte et qui en sort était puissant. 

Par pitié, pas d'individualisme ! par pitié pour les 
individus. N'encouragez jamais les grands hommes ; 
et pour les autres : découragez ! découragez 1... 

iO décembre 1899, 

qu un homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher 
à tous les autres. » 

MoKXfiSQUISU. 



XII 



Chère Angèle, 

Vous recevrez parle même courrier deux gros livres 
de TSietzsche. Vous ne les lirez probablement pas ; mais 
je veux que vous le6 ayez quand même. C'est mon 
petit cadeau de janvier. 

Et je préférerais, il est vrai, du fond de l'Algérie, 
vous envoyer des dattes, ainsi que je faisais si joli- 
ment, les ans passés. Hélas ! Paris me tient encore et, 
si j'y pensais trop, l'approche ici d'un nouvel an me 
rendrait triste. — Que ne puis-je parler des sables et 
des palmes I je m'y connais, et mieux qu'à la philo- 
sophie... Mais j'en suis loin, et voici Nietzsche, chère 
amie ; si je suis grave, excusez-moi. 

Grâces soient rendues à M. Henri Albert qui nous 
donne enfin noire Nietzsche, et dans une fort bonne 



LEÎÏREti À. ÀiNGÈLL 167 



traduction. Depuis si longtemps nous l'attenclions ! 
L'impatience nous le faisait épeler déjà dans le texte 
— mais nous lisons si mal les étrangers ! 

Et pcut-ctrc valait-il mieux que cette tradiiction ait 
mis tant de temps à paraître : grâce à cette ciuelie len- 
teur, l'influence de Nietzsche a précédé chez nous l'ap- 
parition de son œuvre ; celle-ci tombe en terrain pré- 
paré ; elle eût risqué sinon de ne pas prendre ; à présent 
elle ne surprend plus, elle confirme ; ce qu'elle 
apprend surtout, c'est sa splendide et enthousiasmante 
vigueur ; — mais elle n'était presque plus indispen- 
sable ; car l'on peut presque dire que l'influence de 
Nietzsche importe plus que son œuvre, ou môme que 
son œuvre est d'influence seulement. 

Encore et malgré tout l'œuvre importe, car son 
influence, on commençait de la fausser. — Il faut, 
pour bien comprendre Nietzsche, s'en éprendre, et 
seuls le peuvent comme il faut les cerveaux préparés 
à hii depuis longtemps par une sorte de protestan- 
tisme ou de jansénisme natif ; des cerveaux qui n'ont 
rien tant en horreur que le scepticisme, ou chez qui le 
scepticisme, nouvelle forme de croyance qui mue 
amour en haime, garde toute la chaleur d'une foi. — 
Voilà pourquoi tels esprits ingénieux et souples comme 



l68 PRÉTEXTES 

celui de M. de Wyzewa s'y trompèrent : peu d'études 
sur ISiet/.sche (je ne parle que des plus remarquables) 
trahissent autant Nietzsche que la sienne (ij. Il 
vouhit voir en lui un pessimiste : Nietzsche est avant 
tout un croyant. Il ne sut voir en son œuvre que 
démolitions et que ruines : elles y sont, mais loués 
soient ceux-là qui nous permettent de construire 1 
Seuls ceux-là ruinent qui découragent et diminuent 
nuire croyèmce en la vie... : 

Je veux l'homme le plus orgueilleux, le plus vivant, le plus 
affirmatif ', je veux le monde, et le veux tel quel, et le veux 
encore, le veux éternellement, et je crie insatiahlemenl : 
Bis ! et non seulement pour moi seul, mais pour toute la 
pièce, et pour tout le spectacle ; et non pour tout le spectacle 
seul, mais au fond pour w,oi, parce que le spectacle m'est 
nécessaire — parce qu'il me rend nécessaire — parce que je 
lui suis nécessaire — et parce que je le rends nécessaire. 
^ Oui, Nietzsche démolit ; il sape, mais ce n'est point 
en découragé, c'est en féroce ; c'est noblement, 
glorieusement, surhumaiHement, comme un conqué- 
rant neuf violente des choses vieillies. La ferveur qu'il 

(i) Wyzewa. — Revue bleue du 7 novembre 1891. Wyzewa. 
— Eerivains Etrangers (Perrin), février 1896. 



LETTRES A AWGÈl.E I OQ 



y met, il la redonne à d'autres pour construire. L'hor- 
reur du repos, du confort, de tout ce qui propose à la 
vie une diminution, un engourdissement, un sommeil, 
c'est là ce qui lui fait crever murailles et voûtes : On ne 
produit qu'à condition d'être riche en antagonismes, 
dit-il ; on ne reste jeune qu'à condition que l'âme ne se 
détende pas, n aspire pas au repos. Il sape les œuvres 
fatiguées et n'en forme pas de nouvelles, lui — mais 
il fait plus : il forme des ouvriers. Il démolit pour 
exiger plus d'eux ; les accule. 

L'admirable, c'est qu'il les gonfle en même temps 
de vie joyeuse, c'est qu'avec eux il rit au milieu des 
décombres, c'est qu'il y sème à tour de bras. Il n'est 
jamais plus rougie de vie que quand c'est pour ruiner 
les choses mortelles ou tristes. Chaque page est alors 
saturée d'une énergie créatrice; d'indistinctes nou- 
veautés s'y agitent ; il prévoit, il pressent, il appelle — 
et il rit, — Œuvre admirable? non — mais préface 
d'oeuvres admirables. Démolir, Nietzsche ? Allons 
doue ! Il construit, — il construit, vous dis-je ! il 
construit à bras raccourcis. 

Je voudrais pouvoir louer plus le petit livre de 
Lichtenberger sur Nietzsche. A défaut de Nietzsche 
même, c'est là, chère Angèle, ce que je vous conseille- 



î yO i'HÉTEXIES 



rais de lire. Je le ferais plus volontiers si certaine 
timidité d'esprit n'avait fait l'auteur traiter son sujet 
avec presque trop de conscience. Oui, pour bien 
parler de Nietzsche, il faut plus de passion et moins 
d'école ; plus de passion surtout, et partant moins de 
crainte. Le dernier chapitre, en guise de conclusion, 
étudiant Nietzsche dans son ensemble, cherche en quoi 
il est bon, en quoi mauvais — etc. ; il pondère, 
limite, sauvegarde. Nietzsche entraîne tant d'effrayantes 
choses après lui ! Si donc la peur domine, je préfère 
entendre bannir Nietzsche en entier plutôt que d'en 
voir approuver seulement les parties rassurantes. Ce 
sont parties d'un tout. La modération le supprime. Et 
je comprends que Nietzsche fasse peur ; mais les idées 
qui ne heurtent rien d'abord ne sont en rien réforma- 
trices. 

Tout cela ne suffirait pas à me faire critiquer ce 
petit livre, je lui en veux un peu pour de plus particu- 
lières raisons : certaines de vos amies, chrétiennes il est 
vrai, ont pu à travers lui se représenter Nietzsche 
comme « quelqu'un d'excessivement triste ». Et c'est 
vraiment contrariant, vous l'avouerez, cherchant la joie 
jusque dans la folie et la glorifiant à travers toutes les 
souffrances, martyr vraiment dans le sens plein du 



Lettres a angèle i-yi 



mot, d'arriver aux yeux de certains à représenter 
« Quelqu'un d'excessivement triste » ! — Mais la juie 
chrétienne admet nîalaisément d'autre forme de joie 
que la sienne : ne pouvant réduire celle-là, elle la 
nie. 

« Œuvre profondément triste », dit aussi M. de 
Wyzewa, et diront encore longtemps d'autres. Décidé- 
ment il était temps que cette traduction parût ! 

Ces deux livres (i) font connaître Nietzsche autant 
que le pourra faire l'œuvre entière — d'une admirable 
monotonie. Douze volumes; de l'un à l'autre aucune 
nouveauté ; le ton seul change, devient plus lyrique et 
plus âpre, plus forcené. 

Dès le premier ouvrage (la Naissance de la Tragédie), 
l'un des plus beaux, Nietzsche s'affirme et se montre 
tel qu'il sera : tous ses futurs écrits sont là en germe. 
Dès lors une ferveur l'habite qui va loucher à tout en- 
lui, réduire en cendres ou vitrifier tout ce qui ne sup- 
porte pas tant de chaleur. 

L'œuvre des philosophes est fatalement monotone ; 
nulle surprise en eux ; une appliquée conséquence à 
soi-même ; aucune contradiction qui ne soit dès lors 

(i) Par delà le bien cl le mal ; Ainsi parlait Zaralhuslra (Mer- 
cure d« Franot). 



1 7a ritÉTBXTES 

une erreur. — u L'esprit fait sa maison, dit Emerson, 
puis la maison enferme l'esprit. » — Système clos ; la 
solidité des murs d'enceinte en fait la force ; on ne les 
perd jamais de vue... ou sinon ce sont des transes : on 
croit être sorti du système, s'être trompé. — Se 
tromper ! — Comment me tromperais-je ? « Qui 
trompe-t-on ici ?» — Un philosophe ne trompe 
jamais que les autres... On ne trompe jamais que les 
autres. 

Et Nietzsche lui-même s'emprisonne ; ce passionné, 
ce créateur, se débat dans son système qui se replie de 
toutes parts sur lui comme un rets ; il le sait et ru^^lt 
de le savoir, mais n'en sort pas ; c'est un lion dans une 
cage d'écureuil. Quoi de plus dramatique que cela : 
cet antirationnel veut prouver. Ses moyens sont autres, 
mais qu'importe ? Artiste, il ne crée pas ; il prouve ; 
il prouve passionnément. Il nie la raison et raisonne. 
Il nie avec une ferveur de martyr. — De part en part 
son œuvre n'est qu'une polémique : douze volumes de 
cela ; on ouvre au hasard ; on lit n'importe quoi ; 
d'une page à l'autre, c'est tout de même ; la ferveur 
seule se renouvelle et la maladie l'alimente ; aucun 
calme ; il y souffle sans cesse une colère, une passion 
enflammée. Etait-ce donc là que devait aboutir le pro- 



LETTRES A ANGÈLC 178 



lestantisme? — Je le crois — et voilà pourquoi je 
l'admire ; — à la plus grande libération. 

Je suis trop protestant moi-même, et pour cela 
j'admire trop Nietzsche pour oser parler en mon nom 
propre. J'aime mieux laisser parler M. Fouillée. En 
1895, il écrivait dans la Revue des Deux Mondes ( i) : 

« Le protestantisme, après avoir été plus réaction- 
naire que le catholicisme lui-même, s'avisa d'opposer 
à l'immobilité catholique l'idée du libre examen. 
Quand ils eurent trouvé cela, les protestants eurent 
cause gagnée — et aussi perdue. Ils avaient trouvé 
l'arrêt de mort de leurs adversaires ; car en face d'une 
religion enchaînée par elle-même et engagée dans son 
passé comme un terme dans une gaine, ils dres- 
saient une religion libre, progressive, capable de 
tout ce que la libre recherche scientifique lui appor- 
terait. Le leur : car, n'y ayant pas de limite au libre 
examen, ils créaient une religion illimitée, donc indé- 
finie, donc indéfinissable, qui ne saurait pas, le jour oij 
le libre examen lui apporterait l'athéisme, si l'athéisme 
fait partie d'elle-même ou non ; une religion destinée 
à s'évanouir dans le cercle indéfini du philosophisnie 

(i) Elude sur Augustt Comte, i«<' août l8g5. 



î'^4 PRÉTEXTES 

qu'elle a ouvert. Toute la libre pensée, tout le philoso- 
phisme, toute l'anarchie intellectuelle étaient contenus 
daiîs le protestantisme dès qu'il cesserait d'être un 
catholicisme radical. » 

Certes, cela n'apporte pas de repos, et rien n'y est 
plus opposé. Rien n'est plus opposé à ces phrases 
(magistrales certes) de Bossuet, dans ses lettres pasto- 
rales : 

« Nous n'avons jamais condamné nos prédécesseurs 
et nous laissons la foi des Eglises telle que nous 
l'avons trouvée... Dieu a voulu que la vérité vînt à 
nous de pasteur en pasteur et de main en main 
sans que jamais on n'aperçût d'innovation. C'est par 
là qu'on reconnaît ce qui a toujours été cru et 
par conséquent ce que l'on doit toujours croire. C'est 
pour ainsi dire dans ce toujours que paraît la force de 
la vérité etde la promesse, et on le perd tout entier 
dès qu'on trouve de l'interruption en un seul en- 
droit (i). » 

Mais Nietzsche ne cherchait pas le repos, lui qui 
disait encore : 

(i) Lettre pastorala aux nouveaux catholiquss de son dio- 
cèse, II. 



Rien ne nous est devenu plus élranrjer que ce deslderalam 
dupasse, la paix de l'âme, desideratum chélien. Rien m nous 
fait moins envie que la Morale de ruminant et l'épais 
bonheur d'' une bonne conscience. El ailleurs : Lapins belle 
vie, pour le héros, est de mûrir pour la mort, dans le 
combat. 

J'espère par ces quelques citations vous éclairer uu 
peu le débat, vous faire comprendre pourquoi 
Nietzsche paraît et continuera de paraître à certains 
« quelqu'un d'excessivement malheureux ». — Je 
vous satisferais trop maladroitement en disant que ce 
n'est pas le « bonheur » qu'il recherche, car précisé- 
ment c'est « ce que l'on recherche » que l'on appelle 
« bonheur » ; — mais il est difficile toujours de con- 
tinuer à appeler « bonheur » ce dont on ne voudrait 
pas pour soi-même. Tant pis ! J'en tiens pour lo 
bonheur de Nietzsche, chère amie. 

Que de choses sur lui j'aurais donc à vous dire ! 
Mais le temps presse ; j'écris presque au hasard, hâti- 
vement. Excusez-moi. J'y reviendrai. — Gomment 
ne pas y revenir ? Je suis entré clans Nietzsche malgré 
moi, je l'attendais avant de la connaître — de le con- 
naître fût-ce de nom. Une sorte de fatalité charmante 
me co'nduisait aux lieux qu'il avait traversés, en Suisse-, 

12 



176 PRÉTEXTBS 



en Italie, — me faisait choisir pour y vivre un hiver 
précisément ce Sils-Maria de la Haute Engadine, où 
j'appris ensuite qu'il avait agonisé plus doucement. 
Et pas à pas ensuite, le lisant, il me semblait qu'il 
excitait mes pensées. 

Nous devons tous à Nietzsche une reconnaissance 
mûrie : sans lui, des générations peut-être se seraient 
employées à insinuer timidement ce qu'il affirme avec 
hardiesse, avec maîtrise, avec folie. Nous-mêmes, plus 
personnellement, nous risquions de laisser s'encom- 
])rer toute notre œuvre par d'informes mouvements 
de pensées — de pensées qui maintenant sont dites. 
C'est à partir de là qu'il faut créer, et que l'œuvre 
d'art est possible. — Voilà ce qui me faisait considérer 
plus haut l'œuvre entière de Nietzsche comme une 
préface, on pourrait dire : Préface à toute dramaturgie 
future. — Nietzsche le sait, le montre sans cesse. 11 
^ semble, anachroniquement, que. toute son œuvre soit 
"^sous-entendue en celle d'un Shakespeare, d'un Bee 
thoven, d'un Michel-Ange. Nietzsche est infus dans 
tout cela. Il est même plus simple de dire que tout 
\ grand créateur, tout grand affirmateur de Vie est for- 
cément un Nietzschéen. 

« I o^'ez enfin quelle naïveté il y a à dire : V homme devvaU 



Lettres a angèle 177 



être tel on tel. Ln rpnliJé nous montre une ri^hpuse rni.'rnnfe 
de types, une multiplicité de formes, d'une exubérance et 
d'une profusion inouïes »... 

Nietzsche, tout comme un créateur de types, eslenivré 
parla contemplation de la ressource humaine ; mais, 
tandis que les au.tres créateurs échappent à la folie de 
leur génie par la continuelle purgation qu'est pour 
eux la création artistique, la fiction de leurs passions, 
Psieizsche, prisonnier dans sa cage de philosophe, dan? 
son hérédité protestante, y devient fou. 

J'ai dit que nous attendions Nietzsche bien avant 
de le connaître : c'est que le r^ielzschéisme a com- 
mencé bien avant Nietzsche ; leNietzschélsme est à la 
fois une manifestation de vie surabondante qui s'était 
exprimée déjà dans l'oeuvre des plus grands artistes, 
et une tendance aussi qui, suivant les époques, s'est 
baptisée « jansénisme », ou « protestantisme », et 
qu'on nommera maintenant Nielzschéisme. parce que 
Nietzsche a osé formuler jusqu'au bout tout ce qui 
murmurait de latent encore en elle. 

Si j'eusse eu plus de temps, je me fusse amusé à 
vous montrer le Nietzschéisme d'avant Nietzsche. Par 
des citations habilement choisies j'eusse pu circon- 
venir presque de toutes parts sa figure ; mais ce serait 



1 78 PRÉTEXXE-3 



) trop long pour aujourd'hui ; puis ce qu'il eût fallu 
1 citer surtout, ce sont des phrases des dernières œuvres 
: de Beethoven. J'y reviendrai. Laissez-moi seulement 
en passant vous montrer ce passage de Dostoievsky. 
Nul plus que Dostoievsky n'a aidé Nietzsche. — Je 
cite, puis passe ; et si vous ne comprenez pas, dites- 
le-moi ; je vous expliquerai cela dans la suite, — Cela 
se lit presque à la fin des Possédés : 

Celui qui parle (Kiriloff) est à moitié fou. Il doit 
se suicider dans un quart d'heure. Celui qui l'écoute 
compte profiter du suicide ; il s'agit de faire endosser à 
ICiriloff un crime que lui, l'écouteur, a commis. Kiri- 
iofT, avant de se tuer, doit signer un papier où il se 
déclare coupable. A l'instant précis où nous sommes, 
la conversation entre eux a dévié ; Kiriloff hésite, n'est 
plus capable de rien, pas môme d'un suicide ; il 
risque de redevenir raisonnable ; tout est perdu pour 
Pierre, l'écouteur, s'il ne remetpas Kiriloff en état de se 
tuer. (Tant il est vrai que tout état pathologique in- 
conscient peut proposer à l'individu des actes neufs, 
que sa raison s'ingéniera aussitôt à admettre, à sou- 
tenir, à systématiser\ Il faut que toute une philoso- 
phie, toute une morale subitement improvisée, paraisse 
motiver cet acte qui, réciproqueiûent, motiviî cette 



LETTBES A ANGÈLB l'JfQ 



philosophie. Voici ce que, poussé par Pierre, Kirilod 
arrive à dire, superuomo d'un instant, — im instant 
seulement, s'il vous plaît, — simplement le temps de 
se tuer : 

... « Enfin tu m'as compris ! s'écria Kirilofî en- 
thousiasmé. — -l'u comprends maintenant que le salat 
pour l'humanité consiste à lui prouver cette pensée (i). 
Qui la prouvera ? — Moi. Je ne comprends pas com- 
ment jusqu'à présent l'athée a pu savoir qu'il n'y a pas 
de Dieu et ne pas se tuer tout de suite ! Sentir que 
Dieu n'existe pas, et ne pas sentir du même coup qu'on 

est soi-même devenu Dieu, c'est une absurdité Si 

tu sens cela, toi, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu 
vivras au comble de ta gloire 

» Mais celui-là seul, qui est le premier, doit abso- 
lument se tuer ; sans cela, qui donc commencera et 
prouvera ? C'est moi qui me tuerai absolument, pour 
commencer, et pour prouver. Je ne suis encore Dieu 
que par force, et je suis malheureux, car je suis obligé 
d'affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce que 
tous ont peur d'affirmer leur liberté. Si l'homme jusqu'à 

(i) (' Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne peux rien 
en dehors de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et 
je suis lenu d'affirmer mon indépendance. » 



ï8o PRÉTEXTE» 

présenta été si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il 
n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception 
du mot et qu'il se contentait d'une insubordination d'éco- 
lier... La crainte est la malédiction de l'homme... Mais 
je manifesterai mon indépendance, je finirai et j'ou- 
vrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera tous 
les hommes et transformera physiquement la généra- 
tion suivante ; car autant que j'en puis juger, sous sa 
forme physique actuelle il est impossible à l'homme de 
se passer de l'ancien Dieu. J'ai cherché pendant trois 
ans l'attribut de ma divinité, c'est l' indépendance ! 
C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut 
degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible 
liberté. Car elle est terrible. Je me tueiai pour affirmer 
mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté I » 

Kinloffse tue, Pierre « devient tzar ». — Nietzsche 
sombre dans la folie, vive à présent son superuomo ! 

Je sais bien que Dostoievsky met ces paroles dans la 
bouche d'un fou ; mais peut-être une certaine folie est- 
elle nécessaire pour faire dire une première fois cer- 
taines choses ; — peut-être Nietzsche l'a-t-il senti. 
L'important, c'est que ces choses-là soient dites ; car 
maintenant il n'est plus besoin d'être fou pour les 
penser. 



LETTRES A ANGELE 101 



Mais lorsque des raisonnables viennent dire : c'est 
un malade ; des orthodoxes : sa folie finale condamne 
son système — je proteste et dis que ce sont les 
mêmes qui criaient au Christ sur la croix : « Si tu 
es le Christ, sauve-toi toi-même. » Il y a là une grave 
incompréhension. Je ne veux plus savoir ici ce qui est 
cause et ce qui est effet ; et je préfère dire que Nietzsche 
s'est fait Jou. Et pour écrire de telles pages, peut-être 
fallait-il consentir d'être malade (i) : c'est une forme 
de dévouement. Les livres de Lombrosone gênent que 
les sots. — La raison de Nietzsche au début de la vie 
s'y propose une tragique partie dont sa raison même 
est l'enjeu. Il joue contre lui-même, perd la raison, — 
mais gagne la partie ; il a gagné, puisqu'il est fou. 
! Nietzsche a voulu savoir, et jusqu'à la folie ; sa 
clairvoyance fut de plus en plus aiguë, cruelle, déli- 
bérée. A mesure qu'il voyait plus clair, il prônait da- 
vantage l'inconscience. Nietzsche voulait la joie à tout 
prix. De toute la force de sa raison il se poussait à la 
folie, comme vers un refuge. Que son génie surmené 

(\) Guéri 1 je ne veux pas l'être ! Mon esprit est puissant 1 Jo 
serais alors abject comme les autres. » 

(Faust, Apostrophe à Chiron.) 



k 



iSa pbAtkxtbs 

s'y repose ! — L'an passé, j'ai lu, dans les Débais je 
crois, un coiirlarlicle où l'on parlait de INietzsche. On 
le montrait près de sa sœur, distrait, insouciant, point 
triste. — « 11 cause avec moi, disait sa sœur, et s'in- 
téresse à tout autour de lui, tout comme s'il n'était pas 
fou — seulement il ne sait plus qu'il est Nietzsche. 
Parfois, le regardant, je ne peux retenir mes larmes ; 
il dit alors : Pourquoi pkures-ta ? Est-ce fine nous ne. 
sommes pas liewciLc '} » 

Au revoir, chère amie 1 — Dieu vous mesure le 
bonheur ! 

Pjiris, W décembre î893. 



QUia^QUES LIVRES 



Ces articles ont paru dans la Revue Blanche, au cours de 
l'an igoi. 



VILLIERS DE L'ISLE-ADAM 



Histoires souveraines 

Pour la plus grande joie d'un petit nombre, M. Do- 
mati en libraire amateur riche de loisirs et en artiste 
de haut goût» parachève parfois une impression nou- 
velle qu'orne précieusement un Redon, un Van Ryssel- 
berghe, un Renoir. Les livres qu'il nous offre alors 
avec lenteur sont beaux, comme furent presque tous 
ceux de Verhaeren, ou la récente réédition des poésies 
de Stéphane Mallarmé ; mais jamais la réussite de 
M. Deman ne fut plus heureuse que pour cette antho- 
logie de Viliiers, — Sur le papier de moire vert foncé 
qui la couvre, au-dessus d'un grand ornement noir, 
on lit, en caractères d'or : Histoires Souveraines. Ce 
sont là, prédit l'éditeur, « les vingt meilleurs contes » 
de l'inimitable conteur. 



l86 PRÉTEXTES 

Je n'ai pu apprendre précisément comment se décida 
le choix de ces contes; on parle d'une enquête : ceux des 
littérateurs qui furent jugés dignes de s'y connaître au- 
raient envoyé des listes selon leur goût ; ce choix re- 
présenterait donc à peu près celui du meilleur public ; 
— on parle aussi de Mallarmé tout seul... Quoi qu'il 
en soit, le choix est bon. Je regrette, il est vrai, pour 
ma part, l'absence du déhcieux Sentimentalisme, de 
Sombre récit, conteur plus sombre, la présence de la 
Voix du Passé ^ du Meilleur Amour, de Impatience de 
la Foule — mais j'indique un goût personnel ; je pré- 
fère le taire ici, prendre ce livre tel que si ce choix 
était celui du temps lui-même et que ce fussent là les 
opéra quse super sunt de tout Villiers, Aussi bien, ces 
vingt contes suffisent-ils pour le connaître ; il est là 
très entier, tour à tour mystique et passionné, grandi- 
loquent, courtois, lyrique, oriental, ironique surtout, 
« cruel », avec toutes les nuances de la haine, du dé- 
dain, — un et divers, satisfaisant enfin et ne nous dé- 
concertant plus. 

Le recul s'est fait vite, ces dernières années ; les 
influences violentes se succèdent fiévreusement, nous 
créant ad hoc une espèce de petit passé provisoire, 
comme pour donner plus d'élan et plus d'apparente 



QUELQUES LIVRES 187 



jeunesse à la nouvelle croyance de l'instant ; Yilliers 
qui, tant que vivait Mallarmé, pouvait inquiéter 
eiicoïc, semble à présent déjà si loin de nous que je 
crois en pouvoir parler sans injustice et, comme l'on 
dit alors : historiquement. Et peu m'importe alors 
qu'il n'apparaisse plus, j>eut être, comme une étoile 
de première grandeur : il a tiré vers lui d'étroites 
- marées d'enthousiasme ; il eut ses fervents, ses dis- 
ciples, tout ce qu'il faut pour qu'on le considère 
comme un maître ; intéressant peut-être d'autant plus 
qu'il n'y eut pas chez lui grande invention personnelle, 
qu'il est lui-même un résultat, mais qu'en lui con- 
vergent en faisceau, s'unissent des influences assez 
diverses (faux hégélianisme, vvagnérisme, morale 
hindoue, etc.) et que des idées flottantes, et pour cela 
gênantes, se sont trouvées par lui avlijiciées, poussées à 
bout et portées à leur point de perfection littéraire, 
sinon de maturité réelle. 

Oui vraiment : perfection littéraire. Je sais, dans 
notre langue, peu de choses aussi belles que le début 
à' Amour Suprême, — et pourquoi ne pas dire : que 
le conte tout entier ? — Quel juste et délicat mélange 
de frivolité, de politesse et d'esprit dans le Tsar et les 
grands- ducs ! la proportion de chaoue élément est par- 



I 88 PHÉTEXTES 



faite — et dans d'autres contes quelle sûreté de diclionl 
— Parfois une insistance inutile et charmante ; car les 
plus belles phrases de Villiers sont d'ordinaire des 
phrases de pure insistance, savamment préparées, 
annoncées, et dont la surprise n'est plus que presfjiic 
exclusivement verbale.- Souvent deux ou trois pajif" 
s'y emploient, nuançant, graduant l'éniolion iliiir 
même idée ; la dernière phrase vient, sans heurl, 
comme la résolution d'une suite d'accords. L'art 
littéraire ne peut être poussé plus loin. — Nulle 
violence, nulle perturbation de l'instinct, nulle in- 
discrétion de la chair ; le sang qui rougit aisément la 
pâleur de ses très chastes héroïnes coule paisiblement ; 
chaque passion assagie n'est peinte, chaque mot, 
chaque cri n'est amené qu'en vue de l'cfret artistique. 
Le mot factice ici devient éloge, mais c'est lui qu'il 
faut qu'on emploie. 

Car la phrase ne paraît pas chez lui profondémoni 
nécessitée ; née plutôt d'un besoin de parure et de 
luxe où s'affirme à la fois tout son amour et tout sur 
mépris de l'aspect, elle ne s'identifie jamais avec 
l'idée," mais reste comme sa projection sensible, et 
semble parfois, postiche, n'être que son prestigieux 
et chatoyant faire-valoir ; factice — autant, pas plus 



QUELQUES LIVRES 189 



que ne l'était pour lui toute apparence, tout le rideau 
diapré de notre monde phénoménal. « Sic indutiis et 
ornatus », cilera-t-il. — Parfois, souvent, le mot 
limite l'évocation de l'objet qu'il désigne, à sa seule 
signification décorative. Non seulement il n'y croit pas, 
à l'objet, mais encore veut nous faire sentir qu'il n'y 
croit pas. Le réel, pour nous, dira-t-il, est seulement 
ce qui touche soit nos sens, soit notre esprit. « Les 
objets se transfigurent selon le magnétisme des per- 
sonnes qui les approchent, toutes choses n'ayant 
d'autre signification, pour chacun, que celle que chacun 
peut leur prêter. — Pour nous ces candélabres 
élaient, nécessairement, d'un or vierge, etc. » Et 
encore : « Nul ne peut posséder d'une chose que ce 
qu'il en éprouve. » Et plus subtilement : « Le seul 
contrôle que nous ayons de la réalité, c'est Vidée. » 
Voilà, plus ou moins déguisé, le sujet même de la 
plupart de ces contes, et d'Axel, de l'Eve future, et de 
Tribulat Bonhomet. 

Est-ce son subjectivisme quasi religieux qui impose 
à Yilliers sa méconnaissance, quasi religieuse aussi, 
de la vie ? ou au contraire cette méconnaissance 
précède-t-elle, lui dicte-t-elle le subjectivisme, comme 
pour se justifier ? Je ne sais. — La même question 



igo piiÉTb-vrEs 

peut d'ailleurs se poser, et vainement, pour tous les 
(( écrivains catholiques ». Baudelaire, Barbey d'Aure- 
villy, riello, Bloy,Huysmans, c'est là leur Irait com- 
mun : méconnaissance de la vie, et même Laine de la 
vie, — mépris, honte, peur, dédain, il y a toutes 
les nuances, — une sorte de religieuse rancune 
contre la vie. L'ironie de Yilliers s'y ramène. 

Yillicrs parle de « ceux qui portent, dans l'àme, un 
exil » ; « tant que traîna le simulacre de sa vie », dit 
Mallarmé, parlant précisément de Yillicrs ; — car la 
vie devient alors aisément une sorte de parade, iro- 
nique et déclamatoire, parfois cabotine ; et le rûlc de 
l'artiste est, n'y croyant pas, de jeter sur son néant un 
prestige, — ou mieux, d'opposer à ce néant, avoué, 
une autre vie, un autre monde, monde créé par lui, 
factice, qu'il prétendra révélateur de Xidée pure que 
bientôt il appellera le vrai monde — l'œuvre d'art (i). 

Dans un de ses plus beaux contes, dans Vcra (quelle 
intention déjà dans ce litre! ), Yilliers nous dit l'his- 
toire d'un jeune homme surhumainement amoureux 
de sa femme. Celle-ci meurt. Il n'admet pas que la 

(i) « L'auteur a dû modifier un peu le personnage même du 
Duc de Portland — puisqu'il écrit cette histoire telle qu'elle auraU 
dà se pasier t, dit Mllicrs en note du Dake of Porlland, 



QUELQUES LIVRES I9I 



mort la lui enlève ; il rejette par-dessus la grille du 
caveau la clef du caveau où repose Vera. Rentré dans 
la demeure en deuil, il s'occupe de son amour ; il 
commence à jouer pour lui-même une amoureuse et 
persuadante comédie, feint un dialoguCi suppose 
sans cesse la présence de la morte ; bientôt rien ne 
manquera plus, qu'elle-même ; il parvient, à force 
d'amour, à imaginer — bien plus : à forcer, à néces- 
siter sa présence. « Le comte avait creusé dans 
l'air la forme de son amour^ et il fallait bien que 
ce vide fut comblé par le seul être qui lui était homo- 
gène, autrement l'Univers aurait croulé. » « Et comme 
il ne manquait plus que Vera elle-même, tangible, 
extérieure, il fallut bien qu'elle s'y trouvât. » 

Magnificence de l'artiste ! L'art suprême supplante 
l'inexistante réalité. L'imaginaire Vera devient plus 
vraie que la vraie Vera morte. — Ce conte, le premier 
des Histoires Souveraines, est l'histoire même de 
l'artiste Villiers. — S'il est vrai que Vera soit morte 
et que ce monde est imposteur : vive Villiers ! — 
Mais on peut estimer que le monde extérieur existe 
et que Vera ne meurt que parce que c'est Villiers 
qui la tue : son art n'apparaît plus alors qu'une 
admirable et éblouissante imposture. 

13 



MAURICE LÉON 



Le livre du Petit Gendelettre 

Inconnu d'hier, le très jeune Maurice Léon arrivera- 
t-il à la célébrité par ce livre ? — 11 a pris, sinon la 
meilleure, du moins la route la plus courte ; il s'est tué. 

Autant dire qu'il est mort de ce livre ; car nulle 
cause extérieure à son suicide, nulle maladie, nulle 
intrigue, nulle complicité d'amour : il reste respon- 
sable seul, avec ceux qui l'ont fait ainsi, et c'est dans 
sa seule pensée, qu'ici minutieusement il expose, qu'il 
sied de découvrir la cause de sa mort lente et compli- 
quée, qu'un coup de pistolet achève. Triste autopsie I 
qui peut-être n'intéressera que les spécialistes, psy- 
chologues et psychothérapeutes, mais qui intéressera 
ceux-là passionnément. A chaque page de ce livre on 
réiléchit, on pense : jqu'y «-t-il donc de mortel lù Je- 



QUELQUES LIVRES ÏqS 



dans? — Et cela seul suffit à dramatiser tout le livre. 

Une robuste préface de Paul Adam nous avertit 
(nul, je pense, ne pouvait être plus désigné pour anti- 
do ter un tel livre) et par des phrases habilement 
choisies au cours du livre, nous prépare ; puis com- 
mencent sans ordre apparent, et continuent sans gra- 
dation sensible, ces 3oo pages où Maurice Léon ne 
parlera strictement que de lui : « Me commenter, 
m'expliquer moi-même, me critiquer si profondé- 
ment que l'on n'ait plus rien à dire de moi »... et si, 
les 3oo pages écrites, le « petit Gendelettre » s'est tu, 
c'est qu'il n'aura trouvé sur lui plus rien à dire. 

De ces pages, excellentes souvent, il est peu dont je 
n'eusse voulu souligner quelques lignes ; il en est 
d'assez remarquables pour mériter de n'ennuyer que 
les esprits superficiels et que les sols : il en est qui 
se juxtaposent, se répètent et font, semble-t-il, double 
emploi ; mais cette obsédante rétrospeclîon est précisé- 
ment un des plus étonnants caractères du livre ; il en 
est dont la forme sèche, non abstraite pourtant, sans 
hypocrite attrait, étonne lorsqu'on les songe écrites 
avant vingt ans, et leur aiguë pénétration inquiète ; 
l'intelligence de Léon fut un instrument délicat, ua 
instrument de précisiosu 



194 PRÉTEXTES 



« Mon autobiographie, dira-t-il, je la veux froide, 
méticuleuse ; elle sera douloureuse au fond, doulou- 
reuse par l'effort — jamais sûre de son résultat, dou- 
tant de sa sincérité même — vers la vérité nue. » — 
Une biographie cela ! — Pas un fait, pas une émotion 

— j'allais dire : pas une pensée, tant l'étude ou la cri- 
tique de la pensée tient lieu de la pensée nouvelle. 
C'est là l'effort d'Orphée pour apercevoir Eurydice, et 
son étonnement déçu de n'en saisir jamais que le 
cadavre. « La pensée que j'étudie ne vit pas dans la 
même atmosphère que ma pensée » ; autant dire : ma 
pensée, dès que je l'étudié, est morte. 

Qu'Orphée n'avançait-il simplement et sans regarder 
en arrière ? Eurydice suivait si bien 1 — Que Léon 
n'écrivait-il simplement, sans souci de se voir écrire ? 

— Ecrire I — mais écrire quoi ^ Maurice Léon n'avait 
rien à dire. Son active pensée fonctionne à vide. Il eut 
tôt fait de le comprendre, et dès lors c'est ceci même 
que de page en page il dira. Il s'observera, tentera 
d'observer sa pensée, son fonctionnement délicat, pour 
raconter après, non point la première pensée (encore 
une fois il n'en a pas), mais l'observation de cette 
pensée et tout son travail désoeuvré. « Je veux faire le 
livre où l'on se fige, où l'on se mamifie pour ne pas 



QUELQUES LIVRES IQO 



mourir tout... Je ne pourrai pas être sincère ; ce n'est 
pas moi que je momifierai pour réternité. » 

Et dès lors ce souci concomitant l'habite: être sm- 
cbre. Il importe de constater que ce souci n'habite et 
ne peut habiter que ceux précisément qui n'ont rien à 
dire ; comprenne qui voudra pourquoi... Ces quelques 
phrases de Léon éclairent un peu ce que j'avance : 
« Je ne sais si je mens ou si je dis vrai ; j'écris, voilà 
tout... » voici comment parle l'artiste qui a quelque 
chose à dire — mais Léon ajoute : « Suis-je sincère P 
Eh oui ! je suis sincère comme lorsque j'ai peur de la 
mort : peur verbale, qui ne peut pas se traduire par le 
plus léger battement de cœur. » — Peur verbale, 
émotions verbales... tout ce que je dirais ici ne pour- 
rait qu'affaiblir ses paroles ; aussi bien cette jeune voix 
qui s'est tue, je voudrais qu'elle parlât encore : « Le 
mot, dit Maurice Léon, ne déi-ive jamais chez moi de 
mon émotion, de ma vision ; il paraît par une spon- 
tanéité acquise en venir parfois ; en réalité, c'est la 
nécessité d'écrire, l'habitude qui l'appellent... Pour 
l'âme artiste, le mot ne fait que rendre imparfaitement 
l'impression ressentie ; pour moi il la crée presque ; 
je dis plus que je n'éprouve. » — Et ailleurs : « Réflé- 
chissez sur votre bonheur, sur votre jeunesse, et vous 



1 9^ pnâTBXTBS 

n'en jouirez plus qu'en paroles. » — Enfin je veux 
encore citer cette si clairvoyante phrase, qui désormais 
prend un accent d'adieu : « Un caractère n'existe pas ; 
il n'y a que de» sensations et des réactions ; les plus 
fréquentes ne sont même pas les plus essentielles. — 
Que reste-t-ilî> L«8 balbutiements de l'auteur, et la 
bonne volonté du lecteur. » 

Comprendre tout, ne rien sentir... De nouveau la 
question se pose : qu'y a-t-il de mortel là-dedans ? — 
Oh ! rien, peut-être — car enfin, des générations l'ont 
prouvé : on peut bien vivre ainsi sans en mourir, sans 
en trop souffrir même, surtout sans s'en douter. La 
conscience d'un mal, plus que le mal lui-même, fait 
le suicide, et l'on prend sans vertu son parti des souf- 
{"rances très partagées. Mais le monde en tournant 
change un peu ; une souffrance, cou.mune hier, 
devient plus rare et solitaire, s'exagèr« par compa- 
raison. Pour beaucoup l'intelligence a suffi ; si Léon 
est mort, c'est donc qu'e//e commence à ne plus suffire. 
Le suicide de Léon est important ; il y a peu de temps 
encore on ne se serait pas tué pour cela... Hélas ! Léon 
n'avait pas moins à dire que plusieurs autres d'aujour- 
d'hui et qui vivent. — Léon fut plus consciencieux. 



CAMILLE MAUGLAIR 



L*Ennemîe des Rêves 

Certes M. Mauclair est bien de la famille intclligento 
des Léon ; mais une sorte de ferveur l'anime. Sa 
pensée, pour n'être pas toujours très autochtone, est 
véhémente : tout ce qu'il prend s'émeut en lui et se 
réchauffe ; il fusionne passionnément. Bellement 
soucieux de tout ce qu'il découvre, il consent de s'ins- 
truire encore et se complète incessamment ; mais son 
cerveau modeleur achève vite ; Mauclair ne se critique 
pas, mais passe ; à la fois penseur et lyrique il semble 
procéder par bonds. 

Parfois quelque excellent article de revue nous fait 
douter dans quels parages ne poussera- t-il point sa 
pensée ; — réunis prochainement, je l'espère, en vo- 
lume ces essais paraîtront peut-être la partie la 



ï 98 PUÉTEXTES 



îneilleiire de l'œuvre de M. I\Iauclair, et me seront oc- 
casion de louer son esprit généralisateur. 

J'avoue que M. Mauclair me plaît moins lorsqu'il 
généralise ses propres sentiments, comme il fait dans 
la préface de l'Ennemie des Rêves. — Ses sentiments, 
il les prête à une génération tout entière. Par horreur 
de l'égoïsme, croit-il, il ne dit jamais Je, mais Nous. 
L'expérience, peut-être maladroite, qu'il fit de la vie, 
il aime à la croire celle de tous ; c'est comme telle 
qu'il la condamne. D'autres peut-être se seront pu 
reconnaître dans le portrait qu'il fait de « Nous » ; 
moi pas ; et qui j'y reconnais surtout, c'est M. Mau- 
clair. 

Habile aux avatars, il condamne ce qu'il était au 
nom de ce qu'il est aujourd'hui ; sa nature généreuse 
et crédule l'y pousse. Depuis la première Eleusis, 
quel chemin parcouru ! Ses regards sur son m.oi 
d'hier sont hostiles ; mais ses erreurs d'hier, il les 
généralise et s'en échappe ; il les met au préseiit 
d'autrui. 11 écrit : « Il leur faudrait apprendre d'abord 
à ne plus tant s'analyser eux-mêmes... » ctc, ; ou 
bien : « Le vice essentiel de l'éducation actuelle est 
d'avoir trop habitué les jeunes hommes à s'occuper 
constamment d'eux-mêmes, de ce qu'ils sentent. » Ne 



QUELQUES LIVRES igg 

pouvant reconnaître moi ni les miens dans ce portrait, 
je préférerais lire : « Le vice essentiel de mon éduca- 
tion était de m'avoir trop habitué à m'occuper cons- 
tamment de moi-même. » — M. Mauclair continue : 
« Ils ne sortent de cette étude que pour rêver à ce 
qu'ils devraient ou pourraient éprouver encore... » Je 
préférerais lire : « Je ne suis sorti d'Eleusis, causerie 
sur la cité intérieure, que pour écrire Couronne de 
Clarté. » 

Au demeurant, peut-être l'extraordinaire malléabilité 
de M. Camille Mauclair, en nuisant à l'affirmation de 
sa propre personnalité indécise, lui a-t-elle permis 
mieux de comprendre, d'adopter et de représenter une 
génération anonyme. Ce que je lui reproche donc, ce 
n'est pas de changer, non certes : c'est, prenant chaque 
changement pour un état définitif, de renier son état de 
la veille, sans songer que le présent sort du passé, et qu'il 
dut, à ce qu'il était, d'être ce qu'il estaujourd'hui. Il peut 
paraître beau de voir un fervent converti renier et 
brûler l'idole de la veille, mais M. Mauclair est trop 
intelligent pour avoir fini de changer ; il demeure 
catéchumène, etsi cette ferveur crédule lui fait prendre 
pour vérité chaque idée qu'il traverse, chaque route 
qu'il suit pour chemin de Damas, son demain risque 



200 PHÉTEXTBÏ 



fort de renier son aujourd'hui, — comme son aujour- 
d'hui, son hier. 

Aujourd'hui, vive le féminisme 1 L* « Ennemie des 
rêves», c'est la femme ; et M. Mauclair louera Marthe 
d'avoir délivre Maxime Hersent de ses rêves ; aussi 
bien les rêves du pauvre garçon tournaient-ils au cau- 
chemar. Mais comme il n'a guère rien en lui que ses 
« rêves », il y tient. — Maxime Hersent préférera-t-il 
ses rêves à sa femme, sa femme à ses rêves i> incertitude, 
drame et option, c'est ce que le livre raconte. La femmu 
en veut aux rêves ; les rêves en veulent à la femme. 
Maxime Hersent, qui craint d'être dépossédé, com- 
mence par haïr la femme. « Marthe l'irritait par une 
constante pesée de son regard amoureux. Il s'en devi- 
nait suivi et s'en croyait harcelé. . . Il était appris par 
cœur. » Plus loin, cette excellente remarque : « Et 
comme il ne savait au juste ce qu'il désirait, ne se 
donnant ni raison ni tort, il piétinait entre deux regrets. 
En réaliié il était heureux. » 

La figure de Marthe est assez belle et délicatement 
tracée : « Elle n'avait pas eu de printemps et ne s'en 
était pas aperçue. » — Mais pourquoi, dès qu'elle 
parle, dit-elle : a Que faites-vous donc tous? Qu'cst- 
il, votre art ? Un fétichisme de subtilité, un nœud 



QUELQUES LIVRES 301 

gordien fait de toutes les contorsions nerveuses d'une 
époque hyslérisée. » — Pourquoi dit-il : « J'obéis à 
la tradition éternelle des artistes, qui est de craindre la 
femme... Oh! oui, vous, êtes dangereuses,... mais 
malgré tout nous avons notre domaine, nous fermons 
la porte derrière nous, nous sommes seuls, quand il 
nous plaît, face à face, avec notre torture et notre 
ivresse, humant dans la solitude le poison divin, la 
plante d'oubli pour la chair vilement vautrée dans le 
désir de l'éternelle Gircé, etc. » — Gela n'est pas na- 
turel. 

Les rêves de ce pauvre Hersent paraissent, à travers 
ces déclamations, si médiocres, qu'on lui pardonne 
mal d'y tenir. L'ennui c'est qu'aussi l'on pardonne 
mal à la femme de tenir à Maxime Hersent... Et pour- 
tant le problème existe et si M. Mauclair eût accepté 
de n'y donner qu'une solution particulière, il nous 
aurait plus vivement intéressés. Les problèmes psy- 
chologiques ne comportent peut-être pas de solutions 
générales, et la préoccupation de leur en donner une, 
nuit à la peinture des caractères. — Si l'homme est 
supérieur, la femme aura tort ; si l'homme est mé- 
diocre, elle aura raison (le plus simple alors serrât de 
le plaquer). Si tous les deux sont « supérieurs », ils au- 



aoa pni^TEXTEs 

ront tous les deux raison; avec beaucoup d'amour c'est 
le paradis ; avec un peu moins d'amour c'est l'enfer ; 
question de dosage. S'ils sont médiocres tous les deux, 
— alors ce sont des discussions infinies, c'est le roman 
de M. Mauclair. — Ne pas craindre de peindre un 
héros médiocre, et le peindre sans ironie : preuve d'un 
grand courage littéraire. 



HENRI DE REGNIER 



La Double Maîtresse 



M. Henri de Régnier est aujourd'hui l'un des seuls 
qui écrivenl ; il a l'amour et le souci de notre langue ; 
français très exclusivement, il le prouve jusqu'en ses 
défauts mêmes, si bien que, même de ceux-là, on peut 
trouver à le louer. Et, certes, le dernier livre de M. de 
Régnier ne m'empêchera pas de dire le grand cas que 
je fais de son incontestable talent, l'admiration même 
que parfois je lui porte, — mais, ayant à parler pour 
la première fois ici de M. de Régnier, je regrette que 
ce soit au sujet de la Double Maîtresse. 

Non point que la Double Maîtresse ne soit, en son 
genre et somme toute, réussi, — et peut-être ce livre 
monlre-t-il d'aussi nombreuses qualités que nous pou- 
v'wns Cidire et uttenJrc, — mais ces qualités extrin- 



ao4 PUÉTEXÏES 

sèques ne semblent cultivées et poussées qu'en vue 
d'un effet plus connu ; nous regrettons alors des dé- 
fauts plus charmants ; nous cherchons tristement en 
vain ce que tant nous aimions dans HerluUe et les 
délicates merveilles du Trèfle blanc, ce souci, cette 
grâce morose, cette tenue un peu guindée mais digne 
et donnant plus d'attrait encore au -ieu des sensations 
ingénues. 

Mais il importe de situer le livre dans l'œuvre, de 
comprendre la personnalité de M. de Régnier tout 
entière et d'admettre que l'auteur de Tel qu'en songe 
soit aussi l'auteur de la Double Maîtresse. Aussi bien 
saurais-je montrer que M. de Régnier seul pouvait 
l'écrire, etque ce livre était en lui tout préparé. — « Je 
ne sais trop, pour dire vrai, confesse-t-il dans sa pré- 
face, d'où j'ai été conduit à écrire ce singulier roman, 
ni par où il m'est venu à l'esprit. Ce qui est certain, 
c'est qu'il y trouva presque à mon insu de quoi m'im- 
poser son autorité et me contraindre à faire droit à ses 
exigences. » — On peut donc aimer ou n'aimer point 
ce livre, le critiquer ou le louer, l'admirer ou le déplo- 
rer au contraire, mais pour s'en étonner, il faut 
avoir mal compris tous les autres. Voilà pourquoi, 
bien qu'ayant lu ia Double Maîtresse avec plus de 



QUELQUES LIVKES 



curiosité que d'intérêt, — d'abord parce que les anec- 
dotes piquantes dont la suite immotivée fait le livre 
sont plus curieuses qu'intéressantes, puis surtout 
parce que j'estime qu'il était plus curieux qu'intéres- 
sant que M. de Régnier l'écrivît — je n'en fus pas 
autrement étonné. 

Qui connaissait M. de Régnier n'ignorait pas qu'il 
réservait en lui, avec particulière intelligence, un don, 
sinon de psychologue, au sens plutôt l'ussc du mot, du 
moins d'observateur à la manière française, et qu'il 
collectionnait misanlliropiquement, comme La Bruyère 
ses Caractères, tout ce que la mouvante nature hu- 
maine pouvait lui présenter de bizarre, de fantasque, 
de maniaque ou de disconvenu. L'elïct lui importait 
plus que la cause ; chercher d'y remonter, n'était-ce 
pas risquer de réduire une diversité qui par elle-même 
amusait ; plus peintre que musicien, son esprit se refu- 
sait toute synthèse ; par raison d'art sa connaissance 
restait extérieure et pour cela très varice. — C'est ce don 
qui dans la Double Maîtresse s'exagère avec minutie, 
mais c'est à lui déjà que nous dûmes ce chef-d'œuvre 
qu'est l'historiette des Petits Messieurs de J\èvres 
el certaines pages de Monsieur d'Amercœur, la moins 
bonne des œuvres de M. de Régnier, mais une des 



206 PRÉTEXTES 



plus significalives. La grâce d'une mythologie de 
quinconces et la poudre du siècle dernier s'y mêlaient; 
les petits dieux et les déesses luttaient encore, niarbie 
ou chair, et cette lutte, qu'ils livraient bien un peu jo 
pense en l'esprit même de l'auteur, faisait pre-rj!!.- 
le sujet du livre ; et parfois le contact était exrjui.-. ù; 
marbre ou de la chair fauncsque avec une costumei ie, 
qui pourrait bien être historique, mais qui paraît 
seulement surannée. Ici les culottes courtes et les 
tabatières à vignette ont complètement chassé ce qui 
restait encore de divin ; une licence polissonne rem - 
place cette sorte de demi-chasteté qui peut-être devait 
sa décence à ce qu'elle gardait d'irréel. 

Le libertinage obstiné des romans du xvm" siècle 
avait pour excuse, pour prétexte ou pour raison d'ôlro 
les mœursdu temps qu'ils représentent (si tant est qu'il 
n'ait pas contribué à les faire) ; je ne vois pas ce qu'il 
« représente » ici. Ce livre est un amusement d'anleur 
admirablement doué pour décrire. Le récit est trop 
objectif, trop parfait pour qu'on soupçonne un seul 
instant une satire ; le charme, ouïe brillant du moins, 
en est si vif qu'il ferait presque naître des regrets pour 
ces mœurs un peu disparues — regrets fâcheux je 
pense, car il y eut à cettt! époque et dans tuu3 ces petits 



QUELQUES LIVftES 20"^ 



romans pour la peindre, et clans ce livre enfin, habll.^ 
à la ressusciter, plus de goût que d'intelligence, plu.3 
d'esprit que d'émotion, plus de débauche que de sen- 
sualité profonde, de gourmandise que d'appétit réel. 
— Cette époque, de grands et graves esprits la sau- 
vèrent. Que resterait-il d'elle, sans eux ? On les accuse 
d'avoir fait la Révolution ; mais c'était empêcher uno 
dissolution. Dans ce roman galant^ rien ne l'empêche ; 
que dis-je? tout y porte et tout la favorise ; le cynique 
Lamparelli, cardinal romain, l'épicurien Hubertet, 
abbé de France, vilainement ou délicatement y tra- 
vaillent ; elle emplit le livre, l'émeut, en fait le prin- 
cipal déhce , elle y est peinte avec beaucoup d'at- 
tiait. 

Que Nicolas de Galandot, à Pont-aux-Belles d'abord, 
avec sa cousine Julie, puis à llomc, avec la belle et très 
facile Olympia, se soit appris piteusement qu'il était 
peu fait pour l'amour, c'est ce qui donne son titre au 
livre, comme l'explique vers la fin cette phrase : « Qui 
eût pensé que le pauvre gcTitilhomme servait, en une 
double maîtresse, le fantôme d'un amour unique et 
deux fois vain ? » — Mais l'histoire de Galandot ne 
tient que la moitié du volume ; celle de M. de Porte- 
bize s'y mêle de la façon la plus inattendue, — ou 

14 



2o8 



PRETEXTES 



plutôt ne s'y mêle pas, mais la coupe ; et les deux 
histoires, qui se passent à quelque cinquante ans de 
distance, alternent; les chapitres II et IV sont consa- 
crés à Nicolas de Galandot ; les chapitres ï, III et V à 
François de Porkîbize, son neveu et son héritier. Lo 
neveu n'a pas connu l'oncle, et c'est pourquoi l'on 
nous raconte son histoire ; mais comme il n'apprend 
l'existence de son oncle qu'en apprenant aussi sa mort, 
au:-un rapprochement n'est possible ; les deux his- 
toires ne se rejoignent pas. Un seul des personnages 
passe de l'une à l'autre ; c'est l'abbé Hubertet qui, 
vers 1780, s'occupait de l'éducation du petit Nicolas, 
tout en mangeant les savoureuses poires de madame 
de Galandot ; François de Portebize plus tard le re- 
trouve à Paris, où il élève, pour les ballets de l'Opéra 
et pour les plaisirs de François, la jeune et charmante 
Fanchon. Et sinon, dune histoire à l'autre, à peine 
un rappel, un écho, comme une très lointaine réson- 
nance; et gêne et plaisir Ma fois naissent de cette jux- 
taposition si spécieusement déHcate. — J'oubliais l'urne 
de bronze vert que Galandot d'abord envoie de Rome 
à son vieux maître ; Hubertet mort, Portebize l'hérilc ; 
dans sa fraîche Folie de Feuilly, les colombes de Fan- 
chon s'y posent : « On entendait sur le métal le grin- 



cernent des pattes écailleuses ou le frolteinent du bec 
de corne. Puis l'oiseau s'envolait, et le vase seul res- 
tait debout. » 

Je ne raconte point ce livre ; ce serait tâche trop 
ardue. Les petits événements qui s'y suivent sont 
presque d'égale importance ; le récit en est si bien 
fait qu'on n'en pourrait rien supprimer. L'amusement 
que j'y pris fut vif, mais successif ; chaque perle de co 
collier me plut parce qu'elle fut charmante déforme 
ou brillante, mais je n'en pus saisir fortement le lien ; 
c'était plutôt de l'une à l'autre la fine attache d'uno 
convenance esthétique, qu'une intime nécessitation ; 
de sorte que, le livre lu, je n'en aurais pu rien retenir 
qu'un miroitement de parure, si chaque figure d'ac- 
teur et chaque événement du récit n'était décrit de 
manière si vive, qu'il imposât sa vision précise à l'es- 
prit. C'est le pauvre M. de Galandot, qui promène 
au soleil de Rome son impuissance résignée ; c'est 
Julie de Mausseuil que corrompt le vieux Portebizc ; 
c'est le ménage du Fresnay, c'est... le roman ne se 
raconte pas, il s'énumèrc... C'est le vieux Galandot, 
le père, qu'on ne fait qu'entrevoir mais dont il nous 
est dit qu « il n'avait guère de goût que pour le jeu, 



a 10 PRETEXTES 



moins ceux de cartes que tels autres, non les échecs 
'3>ar exemple dont la difficulté le fatiguait vite, mais 
Iss jonchets qui le divertissaient infiniment. De sa 
belle main sortant des dentelles de la manchette, il 
débrouillait renchevêtrement capricieux des petites 
ligures taillées dans l'os ou l'ivoire et mettait à celle 
tactique une patience et une dextérité remarquables. » 
Et si je cite cette phrase charmante c'est que l'in- 
trigue même du livre aux délicates figures m'apparaît, 
patiemment et dextrement débrouillée, comme le jeu 
de jonchets de l'auteur. 

Yoilà donc ce singulier livre, à la fois déplorable et 
plaisant. Que si celui qui vient de lire ces lignes hésite 
et doute si je l'aime ou non, c'est bien que je doute 
moi-même. — Sur un de ses tout premiers livres, 
M. de Régnier a mis en épigraphe cette parole des 
Goncourt : « On n'écrit pas les livres qu'on veut. » 
Quand je me souviens bien de ce mot, j'ose aimer la 
Double Maîtresse {1). 



l'j) V. p. a44. 



Vf 



D^ J. G. MARDRUS 



Le Livre des Milie Nuits et une Nuit, tome IV, 

traduction liltéryle et complète du te:ite arabe. 



On peut aimer ou ne comprendre point la Bible, 
aimer ou ne comprendre point les Mille Nuils et une 
Nuit, mais, s'il vous plaît, je partagerai la foule des 
pensants en deux classes, à cause de deux formes in- 
conciliables d'esprit : ceux qui devant ces deux livres 
s'émeuvent ; ceux devant qui ces livres restent et 
resteront fermés. Faut-il les plaindre ? non ; sans 
doute qu'ils ont d'autres joies. Mais avec eux je ne 
saurais bien m'entendre ; ce qui les intéresse surtout, 
ne m'intéresse pas beaucoup, et, réciproquement, 
quand ils m'écoutent c'est qu'ils se trompent ; je 
commence un malentendu. 

Par la yrùco de quelles conj<)nctures heureuses, le 



VHETEXTE!* 



D"" Mardrus, à la fois oriental et roumi, arabisant 
d'enfance et sur lettré français, se trouve-t-il, avec 
les droits d'unique héritier légitime, naître pour 
nous montrer cette littérature admirable ; moi naître 
juste à temps pour l'écouter et pour le lire... c'est ce 
dont je ne me lasserai point de nous féliciter tous 
deu\. 

Dans les Mille Nuits et une ISkiit, comme dans la 
Bible, un monde, un peuple entier s'expose et se révèle; 
le récit n'a plus rien de personnellement littéraire, et 
seules les parties lyriques sont pour nous dire qu'un 
homme était là, qui chantait. Le récit est de la voix 
même dupeuple ; c'est son livre, et c'est tousses livres, 
sa littérature, sa Somme ; il n'a produit rien d'autre 
que cela. — Que m'importe dès lors que le conte ici 
parfois traîne, qu'une souplesse manque à ce contour, 
que parfois tel sanglot soit trop bref ; que tel rire 
paraisse un peu rauque ; il ne s'agit plus de la Grèce 
et de sa souriante eurythmie, de Rome et de sévérité 
latine ; c'est une autre race qui parle ; il faut la 
prendre telle, ou ne pas l'écouter du tout ; on lit ce 
livre comme on voyage ; partons-nous, que ce soil 
sans bagages ; il faut n'emporter rien, oublier tout ; 
ici comme à Baghdad l'habit européen fait tache ; si 



;i:.s LiYui:;s 



l'on ne peut d'abord s'y vêtir à l'arabe, alors il faut 
y entrer nu. 

J'eus la chance d'entrer nu dans ce livre : je veux 
dire que c'est, je crois, avec la Bible, le premier 
livre que j'ai lu. Contes charmants ! Je racontais 
ailleurs l'enchantement de ma première enfance... 
Pourtant qu'en connaissais-je ! que ce qu'une pre- 
mière traduction, apprêtée à l'excès, réformée, voulait 
bien m'en laisser connaître. Heureusement I car cette 
traduction de Galiand devait laisser à celle de Mardrus 
sa fleur, toute son authentique saveur et comme sa 
virginité. Je retrouve à la lire aujourd'hui une surprise 
aussi parfaite et tout mon enfantin plaisir. 

D'abord j'entrai nu dans ce livre ; à présent je m'y 
vêts à l'arabe. J'oublie passé, futur, lois, religion, 
morale et littérature, et contrainte ; j'emplis de moi 
la minute présente, et, comme je fais en voyage, j'ai 
soin surtout de ne pas me faire remarquer, — pour 
ne plus trop me remarquer moi-même. Au bout de 
peu de temps je m'aperçois que c'est sans peine ; ja 
n'ai pour ressembler à tout, ici, qu'à me laisser aller 
k moi-même, jusqu'à redevenir naturel. Non point que 
je me découvre des goûts très particulièrement arabes» 
mais bien parce que les us de chacun sont ici tràft 



3l4 PRÉTEXTES 



généralement et naturellement humains. Ici, — non 
plus comme en la Bible, — aucune menace divine n'y 
contrefait l'homme à plaisir. Ici l'instinct seul, char- 
mant ou vil, propose ce qu'Allah favorise ou non. 

— Un seul récit, dans ces quatre volumes, un 
court récit de quatre pages, qui semble de tradition 
différente et comme une importation, donne un 
exemple d'abstinence : Un berger très pieux, dans 
une Thébaïde, est tenté. Allah, pour l'éprouver, 
permet que le visite une riante adolescente « qui pou- 
vait bien passer aussi pour un adolescent ». La grotte 
en est du coup parfumée, et le berger sent « sa vieille 
chair frissonner », mais résiste ; l'adolescente insiste; 
le berger résiste toujours, puis enfin se retourne « en- 
tièrement du coté du mur », c'est-à-dire, je pense, du 
coté de Dieu, — de sorte que l'adolescente presque 
à bout de cliarmes s'écrie : « saint berger I bois le 
lait de tes brebis ; et habille-loi de leur laine, et prie 
Ion Seigneur dans la solitude et dans la paix de ton 
cœur ! » — puis disparaît. Et le vieux Sultan Schahriar, 
que cetle morale imprévue déconcerte, s'écrie, un 
instant alarmé : « En véi'ité, Schahrazade, l'exemple 
du berger me donne à réfléchir 1 Et je ne sais s'il 
RC vaudrait pas mieux pour moi me retirer aussi dons 



QUELQUES LIVRES 3x5 



une grotte... » Heureusement que bien vite il ajoute: 
« Mais je veux d'abord entendre la suite de rHistoire 
des Animaux et des Oiseaux !» — de sorle que lo 
cours un instant troublé du récit continue et que 
Schabriar, à la nuit suivante, peut dire : « 
Schabrazade, tes paroles ne font que me confumcr 
dans le retour vers des pcnsers moins faroucbes. » 
— Scbahriar, sultan luxurieux, que vous avez raison 
d'écouter plus longtemps les histoires I quel mauvais 
saint vous eussiez fait ! 

Aussi bien les « paroles des animauii et des 
oiseaux » sont cbarmantes. 

— « Mais que peuvent bien dire les animaux et 
les oiseaux ? questionnait d'abord Scbahriar ; dans 
quelle langue parlent-ils ? — En prose et en vers, 
dans le pur arabe », répond Schabrazade aussitôt. Et 
quand les animaux ont parlé : 

« Que leurs propos sont admirables I ne peut se 
retenir de crier Scbahriar, — et que ces animaux sont 
bien doués ! » — Pourtant le paon et la paonne, l'oie, 
le chameau, le cheval, l'âne ont parlé si naturellement 
que l'on ne peut imaginer pour eux d'autres paroles, 
et que ces seyantes paroles on ne peut les prêter qu'à 
eux. 



ai6 PREÏEXXliS 



Entre tous leurs propos, ceux de l'âne sont re- 
marquables. Il conte ce qu'a fait de lui l'homme ; il 
se plaint : 

« Sache, en effet, dit-il au jeune lion, — sache que 
je lui sers de monture ! » puis il décrit au lion chaque 
pièce de son pauvre harnachement. « Et c'est alors, 
ajoutc-t-ii, que lui me monte, et que, pour me faire 
aller plus vite que je ne peux, il me pique le cou et le 
derrière avec un aiguillon. Et si, fourbu, je fais mine 
d'aller moins vite, il me lance d'effroyables malédic- 
tions et des jurons qui me font frissonner, tout âne 
que je suis, car devant tout le monde il m'appelle : 
« E... ! f... de p... I f... d'e... 1 le c... de t. s... î 
coureur de femmes 1 ! » — M. Mardrus écrit les mots 
en toutes lettres. On le lui reprocha. C'est absurde. — 
On lui dit (ce fut spécieux) que ces mots, si gros dans 
notre langue polie, n'ont plus là-bas même valeur ; 
qu'ils sont d'usage si courant que personne ne s'en 
étonne (et le peu que je sais d'arabe me permit de les 
reconnaître, en effet, sur les lèvres de petits et purs 
enfants) ; qu'il s'agit pour le traducteur de trouver des 
équivalents; qu'il fallait traduire par exemple :f... 
de p... par: « bouffi! » et :1e c... de t. s... par: 
u chameau 1 >> C'est absurde ! Car l'âne alors se serait- 



QUELQUES LIVRES 2I7 



il scandalisé ? Tant pis pour eux si les critiques sont 
des ânes. 

D'après eux il aurait fallu, sous prétexte qu'un 
vocable « courait » , enlever à la langue arabe toute sa 
spéciale saveur. Il est certain que chaque langue est 
farcie de métaphores si « courantes » qu'on n'en peut 
rattraper le premier sens ; l'image sous le mot se 
recule, s'éteint enfin complètement ; le costume élégant 
et rare devient habit de chaque jour. C'est pourquoi 
bien des phrases ici, qui nous paraissent de goût puis- 
sant ou de grâce plaisante, ne sont plus que banales 
formules là-bas. — Si Mardrus, comme on s'en est 
plaint, redonne à chaque locution sa complète valeur, 
son relief, faut-il l'en blâmer ? Certes pas 1 S'il tradui- 
sait l'œuvre d'un homme, il pourrait avoir tort parfois, 
et prêter à l'autpur, ce faisant, trop d'intentions et de 
sens ; — mais ici l'œuvre est anonyme ; encore un 
coup c'est un peuple qui parle ; sa langue il l'a lui 
seul formée : en redonnant à chaque mot» sa valeur 
complète et native, le D"^ Mardrus à la fois nous permet 
d'entrer mieux dans la pensée môme du peuple, dans 
sa pensée en formation, — et fait œuvre de bon écri- 
vain., 

(<■ A un monde faire connaître un autre monde », 



2l8 PRÉiEXTES 

telle est sa légitime prétention. C'est là ce qu'il 
promet et que nous désirons. Par des équivalents, 
fussent-ils très exacts, qu'eùt-il montré de tout cela? 
Tout au plus eussions-nous pu juger, lisant ces contes 
en une telle adaptation, de leur « vraie valeur litté- 
raire )) ; précisément ils n'en ont point ; ou du moins 
ce n'est pas par là qu'ils importent. 

Et voilà comment et pourquoi le D' Mardrus, d'un 
texte arabe parfois de langue très banale et lâchée, 
-nous donne une version sans cesse prestigieuse. 

J'aurais à dire, de ce dernier volume et des trois 
autres, des choses en grand nombre encore, — mais 
douze volumes doivent suivre et je voudrais me 
réserver, craignant d'avoir à louer plus que je ne 
saurai de louanges. 



Le livre des Mille Nuits et Une Nuit, lomo VI. Tra- 
duction littérale et coiupièle du texte arabe, par le Dr J-G. 

Maudkls. 

Cinq volumes ont déjà paru. Aujourd'hui voici le 
sixième et nous gardons, comme nous garderons 
encore pour les dix autres, un étonncment non lassé. 

Ici, pour la première fois, nous voyons apparaître 



QUKLQUES tIVRES Sig 



enfin la figure d'Abou-Nowas, de cet extraordinaire 
poète, ivrogne, pédéraste, libertin, demi-fou de Haroun 
Al-Rachid, aussi connu par ses bons mots, ses facéties, 
que par ses vers — dont, aux échoppes des libraires, 
pour deux sous, les petits enfants de Tunis achètent 
la scabreuse et populaire histoire, comme les petits 
enfants sages, ici, celle de Duguesclin ou Bayard. C'est 
Abou-Nowas qui disait, comme Haroun Al-Rachid lui 
demandait, à lui qui la pratiquait si bien, do parler 
un peu de l'ivresse : 

— « Sire, comment le ferais-je : mon ivresse, je ne 
la peux point voir ; et quanta celle des autres comment 
la connaîtrais-je ? — Sur la natte de la taverne, je suis 
toujours le premier ivre et le dernier. » Mais l'aven- 
ture qu'aujourd'hui rapporte de lui la sultane ne satis- 
fait pas Schahriar : c'est, je crois, la première nuit 
qu'il se fâche, et, tandis que la petite Doniazade 
enfonce son visage dans le tapis pour tâcher d"y 
étouffer son rire, le roi s'écrie : « Je n'aime pas du tout 
cet Abou-Nowas-là ! Si tu tiens absolument à avoir la 
tête coupée sur l'heure, tu n'as qu'à continuer le récit 
de ses aventures. Sinon, et pour achever de nous faire 
passer cette nuit, hâte-toi de me raconter une histoire 
de voyages ; car depuis le jour où, avec mon frère 



3 20 t>RETEtTES 



Scbahzarnân, voi do Samarkand Al-Ajam, j'ai entre- 
pris une excursion aux pays lointains, à la suile de 
l'aventure avec ma femme maudite, dont j'ai fait 
couper la tête, j'ai pris goût à tout ce qui a rapport aux 
voyages instructifs. » Suit le célèbre récit de Sindbad 
le Marin. 

D'autres discuteront, diront si ce conte est d'une 
tradition différente. Dans une brève et mordante 
réponse à quelques impertinents chamailleurs, le 
docteur Mardrus nous annonce qu'il « se réserve, une 
fois tout son ouvrage publié, de faire paraître une vue 
d'ensemble sur les Mille Nuits et Une Nuit, en un 
volume pesant, documenté et suffisamment indigeste 
pour faire le bonheur des vénérables savants ». C'est 
nous engager sagement à prendre d'ici là un plaisir 
purement artistique. Faisons ainsi. Nous ergoterons 
après. 

Aussi bien, de toutes celles des Nuits, la figure 
vieillie de Sindbad est-elle une des plus admirables. 
Nulle obscénité dans ce récit ; cela change. C'est donc 
celui qui nous surprend le moins dans sa traduction 
nouvelle ; mais c'est aussi celui, je crois, dont cette 
nouvelle traduction fait le plus négliger toutes ies tra- 
duction précédentes. Je veux dire que, dans (quelques 



QUELQUES tlVRES 221 



récits d'intrigue plus amoureuse et plaintive, certaine 
grâceatténuée que, facticement, laissait traîner Gallancl, 
pouvait y plaire. Ici plus rien de doux, de languissant 
n'était possible : le récit de Mardrus se superpose point 
par point au récit de Galland, le remplace absolument, 
le supprime. 

Je ne peux raconter à neuf ces aventures que chacun 
connaissait déjà, que les lecteurs de cette revue (i) ont 
eu le plaisir do goûter avec toute leur saveur nouvelle, 
ici môme. Cette saveur persiste dans l'esprit, l'embrume 
et l'engourdit comme fait la vapeur subtile et capi- 
teuse de certains aromates d'Orient. Que nous sommes 
loin de la Grèce ! ici même où, par l'Odyssée, nous en 
pourrions le plus approcher. Mais Sindbad, itoXutXsç 
comme Ulysse, n'a pour l'attendre aucune Ithaque, 
aucune femme, aucun (ils, aucun chien. Ce ne sont 
pas non plus les sentiments qui le gênent. Nul être 
plus libre, plus détaché de tout, plus flottant. Même 
il n'a, semble-il, d'autre « figure » que celle que ces 
aventures vont lui faire ; il paraîtrait sans caractère 
aucun, n'était cette passion unique qui précisément le 
précipite à l'aventure : une inlassable curiosité. — 

(i) Le conte de Sindbad avait paru, ainsi que cet article, 
dans la Revue Blanche, 



225 PRÉTEITB8 

Cette passion tient, non seulement dans l'histoire de 
Sindbad, mais dans tous ces récits arabes, tant de place 
qu'il semble, par comparaison, qu'elle n'en tienne 
aucune dans notre littérature, dans nos mythes, ou 
dans nos récits populaires. La curiosité de Pandore, 
celle d'Eve, celle de Psyché est de nature si diiïé- 
rente ! Combien elle est... occidentale — il y aurait 
beaucoup à dire là-dessus. Orientale serait celle de 
l'épouse de Barbe-Bleue, celle de la Marienkind des 
contes populaires allemands, mais combien pâle elle 
apparaît, et tremblante, et doutant de soi, auprès de 
celle de Sindbad, des trois saâlik, de Kamaralzamân. 
Remarquons d'ailleurs que, dans la tradition de 
l'occident, la curiosité est réservée aux femmes, et que 
les hommes n'y ont pas droit. C'est qu'ici la curiosité 
est faiblesse. Elle est toute audace là-bas. C'est une 
sorte d'avidité de l'esprit et des sens qui détériore le 
goût du présent au profit de la plus chanceuse aven- 
ture ; c'est un désir de risque qui devient d'autant plus 
aigu que le confort où l'on vit est plus grand. Sindbad 
possède de nombreux biens ; il les dissipe plus vite 
encore qu'il ne s'en lasse ; il semble ne goûter dans le 
luxe et dans l'abondance qu'un sentiment de satiété, 
d'ennui, qui précisément le dispose à partir. Ses aven- 



QUELQUES LIVRES 223 



tures, sept fois, sont cruelles ; sept fois il se repeni 
d'être parti ; chaque fois que s'offre à lui une façon de 
mourir nouvelle, celle qu'il venait d'éviter lui paraît 
aussitôt maintes fois préférable ; n'importe ! rien ne 
peut le lasser, quand il possède, de risquer, quand il 
n'a rien, de conquérir. Rien du guerrier d'ailleurs ; il 
reste commerçant dans l'âme ; pas plutôt échappé à la 
mort, il trafique ; son courage est tout négatif ; c'est 
une résistance simplement ; il se défend très bien et 
s'obstine à ne pas mourir avec grande ingéniosité. 
« Mon premier mouvement, dira-t-il après une nouvelle 
épreuve, fut d'aller me jeter à la mer pour en finir avec 
une vie misérable et pleine d'alarmes plus terribles les 
unes que les autres ; mais je m'arrêtai en route, car 
mon âme n'y consentit pas, étant donné que l'âme est 
une chose précieuse ; et même elle me suggéra une 
idée à laquelle je dus mon salut. » 

De sorte que sans cesse les deux états se succèdent ; 
de sorte qu'il dira tantôt : « Dans la délicieuse vie que 
je menais depuis mon retour de voyage, au milieu des 
richesses et de l'épanouissement, je finis par perdre 
complètement le souvenir des maux éprouvés et des 
danger courus, et par m'ennuyer de l'oisiveté mono- 
tone de mon existence à Baghdad. «^ — Et tantôt, au 

15 



2 24 PRÉTEXTES 

milieu des tribulations : « Tu mérites bien ton sort, 
Sindbad à l'âme insatiable !... Qu'avais-tu donc be- 
soin, misérable, de voyager encore, alors qu'à Bagh- 
dad tu vivais dans les délices ?... Que manquait-il à 
ton bonheur... » Il y manquait précisément d'être 
risqué... 

J'eusse voulu parler aussi de l'autre Sindbad, du 
« terrien », qui dans Galland s'appelle Hindbad, du 
portefaix, de l'écouteur des récits merveilleux que le 
marin Sindbad lui fait, pour lui montrer (avec quelle 
prudence amusée!) qu'il n'a pas à lui envier ses ri- 
chesses, car elles sont le fruit d'extraordinaires la- 
ideurs ; mais ces labeurs sont si surprenants, inouïs, 
ils sont contés si joliment, qu'on se prend à les en- 
vier plus encore queles richesses. — J'eusse voulu rap- 
]irocher la figure du pauvre Sindbad de celle du por- 
ieur des premiers contes, de celle du dormeur 
éveillé et de celles de plusieurs autres — pour parler 
(iu sentiment des classes sociales particulier à tous ces 
contes, delà pcnétrabilité (si j'ose ainsi parler) de ces 
classes, de l'amour de ce que Nietzsche appellera : les 
(( mauvaises fréquentations »... Mais j'attends que de 
nouveaux volume* aient paru. 



SMNT-GEORGES DE BOUHÉLIEK 



La Route Noire. 



L'orgueil des grands m'offusque moins que ne m'ir- 
rite la sottise de celui qui le leur reproche. On vou- 
drait, semble-t-il, qu'ils s'ignorent, ou qu'ils feignent 
de s'ignorer. L'étonnement que cause leur génie, on 
ne veut pas qu'ils le partagent ; on leur sait gré pour- 
tant d'admettre que le génie procède du Divin, etc. 
Leur attitude est difficile. — A ceux à qui leur orgueil 
ne plaît point, j'aime redire le mot de GcetUe : « Il 
n'y a que les gueux pour être modestes. » — Hélas ! 
pourquoi n'y a-t-il pas que les gens de génie pour 
être orgueilleux ? 

Lorsque M. de Boubélier naissant voulut bien 
annoncera la France qu'il allait faire une renaissance 



PnETEXTE» 



littéraire, je me suis immodérément réjoui. Ses pre- 
miers écrits étaient beaux, sonores, pleins de sublime 
vague et de précis orgueil. L'abondante négligence de 
presque tous les écrivains d'aujourd'hui me fit appré- 
cier d'autant plus, chez un si jeune, une phrase tou- 
jours formée, souvent plus mûre que la pensée, mais 
véhémente, de charme grave et de nombreuse eu- 
rythmie. — M. deBouhélier s'avança comme un dieu. 
Tous ceux qui l'approchaient devenaient aussitôt ses 
disciples.il parlait peu, mais semblait écrire à voix 
haute ; on n'attendait de lui rien que de déclamé. Le 
vent qu'il respirait s'enflait autour de lui de promesses. 
Romans, drames, poèmes... on attendait. Il annonçait 
toujours. — On attendait. 

Et la Route Noire a paru... Je voudrais parler dou- 
cement de ce livre. — J'eusse eu réel plaisir à le 
louer, et déjà ma louange était prête. . . mais, hélas ! je 
voulus d'abord lire le livre, et, vite, dus me rendre à 
cette pénible évidence : M. de Bouhélier ne sait plus le 
français. 

Je dis : plus — car, chose bizarre, en ses premiers 
écrits, rien de bien alarmant encore. On imputait plu- 
tôt l'imprécision des épithètes, qui surtout pouvait 
étonner, au vague de la vision, à l'imprécision des 



QUELQUES LIVRES 327 



idées. Procédé, me disais-je souvent ; au moins croyaîs- 
je cela conscient et volontaire. La phrase n'était pas 
châtiée, mais elle paraissait solide. Et peut-être un 
disciple instruit avait-il pris le soin de revoir d'abord 
les épreuves... toujours est-il que les quelques fautes, 
noyées, pouvaient passer inaperçues. Là où désormais 
l'on s'écrie : quelle ignorance ! on pouvait dire encore : 
quelle hardiesse ! — et tant qu'il n'avait pas écrit : 
« des épices secs » (p. 72), on pouvait prendre les 
« branches rubicondes» (p. 270) pour une audace, 
les « plumages coloriés » (p. 278) pour une négli- 
gence. 

Mais tout cela s'additionne, s'aggrave, encourage 
notre blâme naissant. La faute d'orthographe promet 
la faute de syntaxe, qui promet à son tour bien pis. 
Fautes de relation, de coordination, de rapport... M. 
de Bouhélier tient ses promesses, et l'illogisme de cet 
esprit devient flagrant. 

Il écrit : « J'en ai vues » (p. 5o), a J'en ai eues » 
(p. 167J, « Ne te récries pas » (p. 176), « Ne vas pas 
croire » (p. [180), et, par contre, « suppose- tu 
que... » (p. 187). 

J'avais passé légèrement sur « Si j'eus nié les talents 
de ce poète » dans l'Hiver en méditation, et sur « ces 



2 25 IfRliTEXTBS 



incditations ne seront pas sans quelque prix si de 
jeuuea auteurs lui en trouvent assez » (p. 272) ; mais 
dans la Roule Noire je retrouve : « Quand je débouchai 
près du quai, leur couleur, leur tohu-bohu me sai- 
sirent fort » (p. 265). Il n'y a pas là simple erreur, 
iuadvertence ou négligence ; il y a illogisme, vague, 
incoordination des sensations, des sentiments et des 
pensées. Celui qui fait dire à une femme : a 11 n'en 
est pas un seul qui m'ait compris » (p. io6) est aussi 
bien celui qui écrira : « Aucun des quolibets ne parvint 
jusqu'à lui. Les écailles de poisson pourri, les fruits en 
décomposition, les bouts de paille et de fumier que lui 
jetaient les boutiquières, rien ne réussit à l'atteindre a 
(p. i58). — Le même indiscernement, le même illo- 
gisme lui feront dire : « Quel mal faisait ce perroquet? 
En revanche, il mettait partout la gaîté » (p. 229). Et, 
quand sa maîtresse l'abandonne : « J'aurais pu la croire 
en promenade. Je n'en eus pas même l'idée. Je ne 
sais quel pressentiment m'avertissait du contraire » 
(p. 267). Faut-il citer encore ? « Rien ne m'avait ému 
hors de moi-même » (p. 180). « Le scorbut, la 
fièvre, les luttes ne les avaient pas épargnés les uns les 
antres n (p. ai6).0 notre belle langue I école de 
pensée... M. deBouhélier ne sait pas le français. 



QUELQUES LIVRES 2 2; 



L'ignorance des mois reilèle l'incoiiniiissaiice de 
objets. « H y a ainsi bien des mots, avoue-t-il, doiil ia 
fonne, le volume, le taux, la densité ne nous sont 
aucunement connus, quoique nous les utilisions à tout 
propos « (p. 200). Tel le mot « conjoncture » qaii 
emploie à trois reprises dans le sens « d'événement» ; 
le mot (( dilection » (pour « délectation », je suppose) : 
« Te presser sur mon cœur n'en est pas moins une 
profonde dilection » (p. i8o). a Je goûtais moins de 
dilection à voir Lénore, que... » (p. 85). Déjà dans 
l'Hiver en Méditation il écrivait : « L'insufflation des 
dieux l'inspire », et nous n'y prêtions pas grande 
attention, — « des précipices, par interstices, dé- 
coupent d'épaisses grottes grondantes de glaciers », et 
nous passions, — mais à présent, de plus belle, il 
écrit : « Puis il se produisit soudain une circonstance » 
(p. 23 1) ; sur les quais de Paris il entend « des 
tonnes bombées qui sonnaient en heurtant la pierre 
des eslacades » (p. 266). « Elle entrait dans une 
sombre extase quand je lui disais que nulle femme 
n'était plus belle, que son souvenir resterait intact... 
que je lui garderais son contour » (p. 2 25). 

— « Si j'insiste sur ces choses (dit-il, et dis -je avec 
lui), c'est qu'elles ont une grande importance à mon 



a3o 



PUETEXTES 



avis, — Nous ne nous comprenons si peu les uns les 
autres que parce que nous utilisons une infinité 
d'adjectifs, de verbes, de conjonctions, de noms 
propres et communs, dont nous n'avons pu établir la 
vraie valeur » (p. 200). A-Ussi écrira-t-il sans gêne : «Je 
gardais mon air restreint » ; « l'air était strict et mat ; 
« son teint était rouge et compact » ; « ces lieux autre- 
fois si placides étaient pétulants et commerciaux » 
(p. 265 ) ; « ma course a été frénétique et mouve- 
mentée » (p. ibid. ). — Une femme reste-t-elle assise 
pendant qu'on lui raconte un voyage, elle dira : « De 
cette manière je m'intruisis en restant stable » (p. 216). 
On lui parlera de « sites polaires ou antarctiques » 
(p. 226). « Au Midi ou dans les régions de l'Antarc- 
tique, elle avance » (p. 226) ; etc., etc. 

— Vous cherchez les puces du lion. 

— Non, monsieur 1 je cherche un lion sous des puces. 
Assez longtemps je crus au lion ; — j'ai besoin de 

croire aux grands hommes. Je me réjouissais d'abord 
de voir M. de Bouhélier tomber le naturalisme, — 
écrire : « Comme l'on était au printemps les arbres 
pliaient sous le poids des poires (i). » Nous n'avions 

(i) Je m'excuse de citer dd mémoire et peut-être Imparfaite- 
ment celte phrase. 



QUELQUES LIVRES 33 I 



pas de répugnance foncière à voir Edmond, son héros, 
sortant dans les premiers jours de printemps, être ému 
par « l'incarnat d'une pomme ou d'un coquelicot » 
(p. lib). Nous nous plaisions à imaginer, avec l'auteur, 
des marchandes ambulantes promenant au mois de 
juillet « des pommes d'api» (p, i3i) et desu bananes » 
(p. 195) ; je ne m'irritais pas non plus de voir sur les 
quais du u porl » de Paris « les steamers charger du 
charbon » ou décharger « les toiles précieuses des co- 
lonies, le minerai et les houilles brillantes, les graines 
rapportées des tropiques, les pâtes curatives el utiles, 
etc., etc. (p. 226), — j'ai bien écrit fe Voyage d'U- 
rien ; — enfin je suis trop convaincu de la fausseté des 
théories naturalistes pour ne pas lire avec joie telle 
description à la manière épique : « Des voitures char- 
gées de bananes, de tomates, de noix de coco encom- 
braient la voie populaire et rocailleuse. (Nous sommes 
à Paris au mois de juillet.) Autour bavardaient des 
commères au teint de pourpre... de figure encarminée 
et écaillée. En piétinant elles écrasaient des céréales. 
Elles broyaient des fraises sous leurs pas sur le trot- 
toir... Des melons tombaient dans des sacs. Des bonds 
de noix et d'abricots produisaient un sonore grondement 
sur le pavé. On entendait rouler des poires noires et 



u'ii pRÉTExrtâ 

Mj)a({ue.s » (p, 196). — Mais quand j'entends piirler 
d'un « cliardonneretvert », appeler un perroquet « l'oi- 
seau aubec rouf^e k (p. 10), je proteste et ne sens plus 
qu'une chose : l'auteur n'a jamais rien savoir, rien 
regardé que son génie. 

Cependant M. do Bouhélier ose écrire, dans la 
Revue naluriste de décembre dernier : 

Apprendre la chimie, la physique, l'astronomie, l'al- 
gt'hre, l'hyiirau!i(|ue, la nicclecine et la géologie, afin d'en 
ajjplicjuer les lois à rcsthétic[ue, c'est bien, mais ce n'est 
pas tout. Ne jamais cesser de s'instruire dans toutes les 
matières possibles, étudier la dialectique... faire des 
voyages, voir des contrées, accomplir le périple du monde, 
aller sans cesse d'un pôle à l'autre, observer les mœurs 
des contrées les plus lointaines, comparer les flores, les 
parfums, les lumières et les aromates du sud au nord, 
voilà quelques-uns des devoirs qui nous incombent (J'en 
ai sauté). 

Si nombreux qu'ils soient, ils ne sont pas tout... 

En effet, monsieur de Bouhélier, il reste encore 
celui d'apprendre le français. 

Peut-être, après, sentant vous-même le vide affreux 
de votre pompeux pathétique, rougirez-vous d'écrire 
des dialog^ues comme celui-ci : 



QUELQUES LIVHES a33 



" Mes récits l'ennuient ? — Pas du tout. — Tu parais 
fAché 1 — Je n'ai rien. — Allons donc, Krlmond. — Je 
l'assure. — T'ai-je fait du chagrin ? — Toi ! aucun. — 
De quel ton furieux tu me dis cela ! -- Ce n'est pas ma 
faute. — ïu es las peut-être ? [ Ils ont passé la nuit en- 
semLle.] — Qu'ai-je donc fait pour l'être? — Oh 1 oh ! 
iu veux rire... » — w Pourquoi te tnontres-tu si cruel ? 
Et toi, pour(]uoi cs~tu si fausse ? — ïu me mets au déses- 
])oir ! — Moi j'y suis depuis longtemps. — Ne te 
souviens-tu plus de rien ? ^ — Souhaite plutôt que 
j'oublie tout. — En quoi t'ai-je déplu ? — En vouhmt 
me plaire. — Comme Su es changé ! Tu me liais. — Que 
veux tu PTout cjiRse et tout lasse. — Tu dois bien soiif 
IVir pour dire de pnroiiles choses I — Mais non, je t'assure. 
— Que tu es inéciiant ! — Je pourrais l'être bien davantage. 
• — ■ Oh î Edmond, quel mal lu me fais I etc. » (p. 79) (i). 

Peut-cire rirez-vous vous même do ces plirases 
saugrenues contre lesquelles on butte à chaque [).is, 
dans ce volume : u Juliclle est douce, disait Li':. . - 
De la voir entre une branche de rose et une lu *■ 

(i) Que le lecteur me pardonne une si longue citation ; jf lU' 
l'eusse point faite si je ne lisais à l'instant dan» la Hnvne de \' 
de Bouhélier que nous ne saurions trouver dans ■■ VVerlIic' 
Adolphe ou les Confessions d'un enfant du siècle... un»- i'i. '- 
d'un goût plus àcrc et plus pcnélrjrit. » Plus loiii le ii 
disciple comparera cela à du Doïloïevsk^. 



a 54 PRÉTEXTES 



cuite (1), je me sens toute réconfortée aa-dedans de 
moi » (p. 247). 

— Mais que me font, direz-vous, ces erreurs si le 
livre lui-même est bon? — Mais, monsieur, comment 
voulez-vous que cela soit ? L'auteur n'a pas changé, 
pour penser ce livre et pour écrire ces phrases. Le 
livre, l'auteur et cela, c'est tout un. — J'y mets de 
l'acharnement, direz-vous. — Oui certes ! le plus 
possible; et je délends mo.n bien. Notre admirable 
langue française, des gâcheurs sont en train de la déna- 
turer et delà perdre : parfois, malgré mon espérance, 
m'envahit une grande tristesse... je pense alors que 
nous n'avons pas trop d'un Pierre Louys, d'un 
Francis Jammes, d'un Régnier, d'un Marcel 
Schwob (i), pour assurera chaque mot français « sa 
forme, son volume, son taux, sa densité », comme dit 
sans rougir notre auteur. 

Mal rugi ! jeune lion Bouhélier, mal rugi ! — 
Reprenez ; reprenez. 

Peu de temps après cet article, M, de Bouhélier. 
avec une grande courtoisie, voulut bien écrire sur ma 
conférence : de l'influence en Liltéralure qui venait de 



(i) Ecrit ea 1901. 



QUELQUES LIVRES 235 



paraître, quelques plirasos de grand éloge que, disait-il, 
l'injuste violence de mon article ne savait lui faire 
modifier. A cette occasion, me reprochant de n'avoir 
point voulu reconnaître la beauté de son livre, il établis- 
sait que la beauté de ce livre était telle que seuls quel- 
ques griefs personnels pouvaient m'empécher de la voir. 
Par la même occasion M. de Bouliélier me reprochait 
mon « sourire », indice d'un a esprit léger ». Je redonne 
ici la lettre que je lui répondis, telle qu'elle parut dans 
V Ermitage d'Août 1 9OO. 



LETTRE A M. SAINT-GEORGES DE BOUIIÉLTER 



Je conviens, Monsieur, que vous avez pris le beau 
rôle, et que je vous l'avais laisse. Plus que l'accent de 
la critique, l'accent de la louange est délectable ; 
que si mon modeste opuscule vous donne occasion de 
le prendre, j'en suis heureux. Vous force/, mon remcr- 
cîment ; je vous l'adresse sans gône aucune. — La 
véhémence de mon article sur vous ne saurait, dites- 
vous, influencer votre jugement sur mes œuvres, ni 
vous faire trouver ma conférence moins excellente. Je 



i: 



236 mstextii 

vous estime assez pour le croire. La gentillesse de voire 
éloge, de même, ne saurait, hélas, rae faire trouver 
La Route Noire moins mauvaise. — Vous me forcez 
d'y revenir ; sachez bien que j'en suis désolé. 

Vous posez que, pour n'aimer point un tel livre 
il faut être ou aveugle, ou de mauvaise foi, et (car 
vous m'octroyez de la finesse) vou« parlez donc de 
griefs personnels. Je vous affirme qu'il n'en est point. 
Tout me portait vers vous, au contraire ; et bien des 
sentiments m'y porteraient encore ; mais deux choses 
m'écartent, que je ne puis aimer, que je ne peux 
souffrir — ou du moins souffrir réunies : — LasaJ'fi- 
sance — qui, à peine passé vingt ans, vous fait écrire : 
« J'ai longtemps cru que la douleur devait être exclue 
de l'étude de l'art » (i) et Yignorance. 

Vous prétendez donner cet exemple impossible d'un 
grand artiste qui ne sache pas son métier. 

Vous abîmez notre langue, Monsieur ; voiliÀ mon 
« grief personnel ». Vous citez (dans une extraor- 
dinaire phrase (2), que je relis encore avec un élonnc- 

(i) Revue Nalunsle 'e JuHîet (Ettule sur Tloclin ) 
(3) Texliiellemeiit : « Tous les argunionts possibles tin^s ^'o 
l'ûlimograpliie, de la botanique et de la grammaire, ne leroiit 
jamais que Hugo, cbez qui fourmillent tant d'erreurs, que Saiiif- 



QUELQUES LIVRES 287 



ment grandissant ) — les hardiesses de Saint-Simon, 
Hugo « chez qui fourmillent tant d'erreurs ». Je ne 
reconnais pas les erreurs de Hugo — et, quand vous 
écrivez, comme dans votre dernière revue (i) : « Le 
grand perfectionnement que Rodin a apporté à la sta- 
tuaire a été de substituer à l'étude de la dynamique 
l'étude de la statique », je prétends que ce n'est pas 
par « hardiesse » que vous dites strictement le con- 
traire de ce que vous voulez dire — comme le montre 
la fin de votre phrase : « Je veu\ dire par là, à la 
science de l'équilibre stable, celle de l'équilibre 
mobile. » 

Parce que je souriais souvent (c'est le plus gros de 
vos reproches) vous m'avez cru sans passion. Vous 
vous trompez, Le rire n'empêche pas la haine, et ni le 
sourire l'amour. — Mais je veux, ici, puisque mon 
rire vous déplaît, cesser de rire et parler franc : — 
C'est parce que j'aime mon art que je hais le journa- 
lisme çjiii le détruit. Par le mot journalisme, j'entends 

Simon, si hardi dans la construction expressive de toutes ses 
j)hrases, sans que toutes sortes d'autres hommes ne soient des 
poètes parfaits et des génies véritables. » Hevue Naturiste de 
juillet, p. 38. 
(i) Ibid. p. 5. 



258 PRÉTEXTES 

beaucoup, j'entends trop ; j'entends aussi le mal écrire, 
quand il devient le fait d'un écrivain-né, tel que vous. 
• — Au revoir. Monsieur ; j'attends les livres que vous 
annoncez avec faste ; croyez bien que, s'ils sont 
meilleurs, nul ne sera plus heureux de le reconnaître 
que 

Votre cordial serviteur 

A.G. 

iO août 1900. 



SUPPLÉMENT 



16 



Des quelques notices bibliographiques parues en revue 
de fin d'année dans V Ermitage de décembre 1901, je ne 
redonne ici que celles concernant des auteurs dont il a été 
question dans ce livre. Trop peu importantes par elles- 
mêmes, elles ne valent que supplémentairement. 



FRANCIS JAMMES 



Almaïde d'Etremont 



On ne lit pas le Francis Jamnnes ; on le respire ; on 
le hume ; il pénètre en vous par les sens. Il rappelle 
ces balsamines d'Espagne, de qui, non seulement la 
fleur est parfumée, mais aussi la feuille et la tige ; 
émotion, volonté, pensée, tout, en M. Jammes. n'est 
que poésie et parfum. Clara d'Elléheuse sentait le buis 
et la pervenche ; Almaïde est plus sauvagement et plus 
voluptueusement embaumée. De ces deux petits livres, 
je ne sais lequel je préfère et ne pourrais choisir entre 
eux ; et l'on ne peut avec eux restreindre sa louange 
ou limiter son blâme ; autant ne les aimer pas du 
tout, que de ne les aimer qu'à demi. Sitôt que l'on veut 
critiquer, on hésite : défauts ou qualités se fondent ; 
il n'y a plus défaut ni qualité. Sitôt que l'on veut 
louer, il faut louer tout Francis Jammes. Dès qu'on se 
laisse aller à lui, il semble que lui seul soit puète. 



SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER 



La Tragédie du Nouveau Christ 

J'estime M. de Bouhélier ; c'est pourquoi je vou- 
drais qu'il me fût permis de ne parler point de sa nou- 
velle tragédie ; évidemment elle le trahit. Mais les 
fervents dont il s'entoure, et lui-même il faut l'avouer, 
ne nous permettent pas le silence ; car loin d'en savoir 
gré, ils l'appellent « conspiration ». 

Que l'œuvre d'art soit chose ardue, et qu'il ne 
suffise pas pour la faire de s'en croire infiniment 
capable, c'est ce que M. de Bouhélier semble désirer 
n'apprendre qu'à ses dépens. Je ne veux point douter 
encore qu'avec ses remarquables dons, il ne soit à la 
fin capable de tenir ce qu'il nous promet. J'avoue 
pourtant, hélas ! qu'à chaque œuvre nouvelle, ma con- 
fiance diminue. En effet, loin de reconnaîlre que 
jusqu'à présent ses promesses restent ce qu'il nous a 



SUPPLÉMENT 2^43 



donné de plus fameux, M. de Bouliélier et la majeure 
partie de ses naturistes semblent se refuser à 
comprendre que n'ait pas cessé notre attente, s'étonner 
que la Route Noire, la Victoire, et le Nouveau Christ, 
ne nous aient pas rassasiés. 

Vraiment M. de Bouhélier n'exige-t-il pas plus de 
lui? Ne s'estime-t-il donc pas autant qu'il nous avait 
appris à faire? — Que ne reconnaît-il simplement que 
son roman ne valait pas grand'chose, que ses deux 
drames ne valent rien. Je pourrais penser aussitôt : 
Bah ! qu'importe ! Flaubert n'a-t-il pas déchiré cinq 
livres avant d'avoir écrit la Bovary? 



HENRI DE RÉGNIER 



Les Amants Singuliers 



Que la (( Double Maîtresse » de M. de Régnier 
m'ait au premier abord assez fâcheusement surpris, 
peut-être ma prédilection pour la grave Ilertulie des 
premiers contes l'expliquait-elle ; mais le temps passe ; 
la belle figure du poète plus minutieusement et plus 
complètement se dessine ; certains traits indistincts 
d'abord, ou inexpliqués, s'accentuent, et Ton comprend 
enfin qu'on ne pourrait supprimer, ou même souhaiter 
différente, aucune ligne de son œuvre sans fausser 
aussitôt toute l'expression du visage, — dont un des 
plus mystérieux attraits est de sembler toujours 
morose et grave lorsqu'il parle au présent, toujours 
souriant et bizarre lorsqu'il s'occupe du passé — 
comme s'il indiquait par là qu'il ne restera rien des 



auppLÉMBNï a4S 

plus hautains soucis, qu'une plus ou moins belle appa- 
l'ence, que les peines les plus profondes, ne se mani- 
festant jamais qu'à la surface, pourront sembler plus 
tard peu sérieuses, et que tout aboutit enfin à un assez 
plaisant mirage. 

« Cette fièvre appelée vivre », comme disait Edgar 
Poe, et tant d'angoisse passionnée, se vêt de drame 
puis se retire, n'abandonnant au souvenir qu'une 
dépouille diaprée, comme le flot abandonne à la plage 
les belles coquilles vidées. Des drames les plus 
surprenants nous ne touchons que l'apparence ; le 
reste est supposition. Balthazar Aldramin, la Femme 
de Marbre, le Rival, les trois contes qui composent co 
dernier livre, sont des coquilles merveilleuses d'éclat, 
de ligne, de coloration ; chacune concrétise un drame, 
en devient la forme parfaite, et en garde une tache de 
sang. Pourquoi souhaiterait-on que l'angoisse et U 
fièvre les viennent habiter de nouveau ? 



OCTAVE MIRBEAU 



Les Vingt-et-un jours d'un Neurasthénique 

Je ne me plaindrai pas que, d'un bout à l'autre de 
l'œuvre de M. Mirbeau, il n'y ait pas uu honnête 
homme ; je m'en passe très volontiers. Si M, Mirbeau 
n'en peint point, c'est apparemment qu'il saurait mal 
les peindre ; c'est aussi qu'il ne s'y intéresse pas. — 
M. Mirbeau est fait de la curieuse étolTe de ces sati- 
ristes, qui semblent n'exister qu'en raison de ce qu'ils 
attaquent. Les monstres leur sont absolument indis- 
pensables. Que feraient-ils sans eux ? — Ils en inven- 
teraient à plaisir. — C'est ce que fait M. Mirbeau. Il 
s'arc-boute contre sa lance ; ce dont il a besoin, c'est 
de motiver sa posture : peu lui chaut que l'ennemi 
soit vrai. Il a bien plus beau jeu avec ceux qu'il in- 
vente. Ah ! comme il les ridiculise ! Comme il s'irrite 



IN MEMORIAM 3^7 



bien des bosses qu'il leur met ! Il semble s'y piper 
lui- même. Son têtu procédé d'outrance lui fournit des 
guignols qui ne manquent pas de laideur. Quand il 
leur prête un nom connu, les baptise Sarcey, Emile 
Ollivier, Lcygues, et nous les veut bailler pour por- 
traits, il irrite : il ne sait pas voir ressemblant. Dès 
qu'il ne les nomme plus que Fistule, que Chomassus, 
Tarte ou Portplerrc, il devient vraiment amusant : peu 
nous importe alors qu'il imagine, ou s'imagine copier. 
Les dialogues sont nets, inégaux, mais parfois très 
bons ; les récits parfois vigoureux. Si bont le chapitre 
de Fistule est stupide péniblement, tout le chapitre de 
Portpierre, l'épisode du hérisson, certains des récits 
chez Triceps, d'autres encore sont bien msnés^ curieux 
et pressants, (i) 

'1; La nouvelle pièce de M. Mirbeau : Las Affaires sonl les 
affaires, paraît, comme achève de s'imprimer ce volume. J'eusse 
voulu exprimer mieux que dans une note t&ui le bien que je 
pense de celte belle œuvre, excellente en plus à uk endroit. 



ÎN MEMOKIÂM 



STEPHANE MALLARME 



Octobre 1898. 

Stéphane Mallarmé est mort. — Notre cœur est 
empli de tristesse. Comment parlerais-je aujourd'hui 
de rien d'autre? La figure si belle qui disparaît vit 
presque encore ; nous sentons encore plus à présent 
combien elle était unique ; c'est d'elle, avant qu'elle 
soit plus écartée, que je voudrais parler surtout, et de 
son exemple admirable. On a tout le temps désormais 
pour parler de son œuvre ; ceux qui viendront après 
nous pourront mieux en parler encore ; elle couvre ce 
nom très aimé d'une gloire sans rumeur, mais pure ; 
tout y est d'une beauté sans tristes.se et presque sans 
humain émoi ; d'une tranquillité déjà et d'une séré- 
nité immortelle ; — la plus belle des gloires, — la 
plus belle et la plus amère des gloires. 



2 5a PHKXKXXES 



Car même devant la mort, les moqueries et les 
mauvais vouloirs n'ont pas désarmé ; et il est à penser 
que longtemps encore la sottise, la légèreté d'esprit, la 
suffisance ne pardonneront pas à ce qui par son éclat 
seul, et simplement en paraissant, les humilie (i). 

Par une sorte de fierté cruelle, mais plutôt encore 
naturellement et par la seule pureté de sa belle pensée, 
Stéphane Mallarmé avait préservé son œuvre de la vie ; 
celle-ci coulait autour de lui comme s'écoule un fleuve, 
aux côtés d'un navire à l'ancre ; il n'était Jamais en- 
traîné. L'inopportunité même de son œuvre fera 
qu'elle ne sera pas passagère. Déjà d'avance hors du 

(•) Citons, en regard de l'indécent article du Temps, le res- 
pectueux et sérieux hommage de M. Lalo dans les Débals ; peut- 
être pour raclieler le sot et vil article que ce même journal osait 
faire paraître naguère, qui s'appelut « le Coup du père Ver- 
laine » ; c'était signé Georges Clément. Il faut se souvenir de 
ces choses. 

Quant à V Aurore, on ne peut lui demander de comprendre 
une figuie aussi inactuelle ; elle eût mieux fait de n'en pas parler 
du tout. I?ien ne paraît plus vain qu'une occtipation dont on ne 
pénètre pas les motifs ; sans l'invention du pratique feu grégeois, 
le mépris des Syracusains pour Archinicdc eût été sans bornes ; 
surtout quand il se laissa tuer. Le mépris tend ici à devenir même 
de la liaine ; le savant n'indiquaitil pas par là que ce qui 1 occu- 
pait et que ne pouvaient apercevoir les autres, était plus impor- 
tant que Syracuse, plus important même que sa vie ? 



IN MËMOalAM â53 



présent, elle apparaissait bien comme une œuvre 
lointaine, éprouvée déjà par le temps, sur quoi le temps 
n'a plus de prise. Et je crois fermement que l'œuvre de 
Mallarmé durera presque tout entière. • — Quel éloge 
plus rare faire à ce rare esprit, isolé dans une société 
de gens de lettres qui spéculent, confondent gloire et 
succès, n'acquièrent l'un qu'au mépris de l'autre et ne 
doivent qu'à l'apparente actualité de l'œuvre, la 
bruyance des applaudissements immédiats, la vulgarité 
de leur public sans choix, puis l'immortel mépris ou 
l'immortel oubli qui va suivre. Le public croit choisir 
ses auteurs ; mais non : c'est l'artiste qui choisit son 
public ; l'un est toujours digne de l'autre. Certains, 
peu désireux des faveurs triviales, trouvent dans une 
foule énorme et affairée bien peu de lecteurs dignes 
d'eux ; il leur faut plus de choix, dans une foule plus 
vaste encore et plus lointainement répartie. Mépriser le 
public vulgaire, c'est estimer d'autant plus quelques- 
uns. Où les trouver ? Ce n'est que dans la longue suite 
des temps qu'ils peuvent se choisir eux-mêmes ; un 
ici, l'autre là, chacun d'eux solitaire ; et que se forme 
lentement, à travers les générations survenues, un 
public qui soit lui de même admirable (i). 

(i) J9 sais que l'on peut citer bien des noms et parmi le* plus 



254 PRÉTEXTES 



La fuite du temps entraîne tout ce qui s'allacliait à 
lui ; c'est hors du temps que pose l'ancre ; assuré contre 
les dérives, depuis longtemps Mallarmé s'était immobi- 
lisé hors du monde ; voilà pourquoi, ne recevant plus 
aucun aliment du dehors, son œuvre tout abstraite, 
jaillissante de soi et ne se servant plus du monde que 
comme d'un moyen représentatif, peut paraître vaine 
tout entière à qui cherche ses rapports avec « son 
temps » — mais s'illumine tout entière à qui veut bien 
la pénétrer intimement, lentement, pas à pas, comma 
on entre dans le système clos d'un Spinoza, d'un La- 
place, ou dans une géométrie (i). 

grands, pour qui la faveur populaire n'empêcha pas les faveurs 
plus choisies, dont le succès ne tua pas la gloire, et dont la 
gloire pour être populaire d'abord, ne fut ni moins belle ni moins 
parfaitement prolongée ; — mais c'est que l'œuvre de ces ad- 
mirables génies sans murs d'enceinte [pour ainsi dire, se 
prolongeait au loin sur le terrain public ; de sorte que, ce que 
la foule admire en eux n'est pas le centre même de l'œuvre, le 
dieu dans le secret du temple, mais bien les dépendances 
d'accès facile et le terrain banal où l'on peut aisément sa 
retrouver. — D'ailleurs pas de règle à cela ; et quand miile 
cïcmples audacieux protesteraient, ce que je displus haut peut 
se redire. 

(i) Littérature d'àprioristc, par conséquent française enlr 
toutes, cartésienne, — mais de forme plus concise que no -le 
supporte d'ordinaire l'esprit un peu coureur dei Français ; et 



IN MEMOUIAM a55 



Il importe que nous puissions avoir bientôt une 
édition complète des oeuvres de Stéphane Mallarmé. 
A part quelques poèmes admirables isolément (presque 
tous d'une ancienne époque), l'œuvre de Mallarmé 
demande, pour être comprise, une très lente et pro- 
gressive initiation. Les derniers écrits déconcertent 
ceux qui n'y sont pas parvenus par l'étude des précé- 
dents. Les mots n'y révèlent qu'à l'étude très atten- 
tive l'effrayante densité que leur laisse la méditation 
intérieure, et comme ils ne valent plus ni par pitto- 
resque ni par pathétique direct, mais seulement par 
ce/a, tout échappe à l'impatient qui veut que l'écrit 
parle vite ; il ne tient plus rien devant lui, — rien 
qu'un peu de noir sur du blanc : « Words! words ! 
AYords ! » 

Mais l'attention qu'on refuse aux vivants, on l'ac- 
corde plus volontiers aux morts. 

Nous no nous flattons pas, certes, d'avoir « com- 
pris » tout Mallarmé. Bien des passages restent à 
l'étude. Puis notre esprit souvent se rebute, refuse de 

d'apparenco plutôt latine, pour sa concision, sa sjntaxe, — â ce 
point que certains passages de VAprhS'Midi d'un Fome ont pu 
nous redonner une émotion poétique très semblablo â ceile que 
nous cherchons dans les Egloguss de Virgile. 

17 



256 PRÉTEXTÉS 



pourchasser plus longtemps une pensée si différente 
de la sienne ; — (car il semble souvent que le secret 
ici ne se livre que comme récompense d'une poursuite 
très assidue). Mais je sais que jamais la poursuite 
ne fut vaine, et que, plus elle fut patiente, plus le 
repos^ après, dans la contemplation de celte imagi- 
nation pure et belle, fut profond, joyeux, fécond, plein 
de délices. 

J'avoue par contre l'irritation que me causent 
certains pseudo-admirateurs du poète, qui vraiment 
« comprennent » avec une facilité qui fait croire plus 
à la légèreté de leur esprit qu'à sa force. Ceux-là, 
d'ordinaire écrivains eux-mêmes, non contents de 
comprendre, imitent. Un Mallarmé subit revit en eux. 
— Pour l'un d'eux Mallarmé eut une ironie très douce 
et à peine attristée, si discrète que celui qui' me la 
rapportait, l'auteur même à qui furent dites ces 
paroles, les répétait comme un éloge : u Ce que j'ad- 
mire surtout ici, disait le Maître, c'est que, ce que j'ai 
mis trente ans à chercher, vous, avec vos vingt ans, 
en un an l'ayez découvert. » 

Imiter Mallarmé, c'est folie 1 — Tout au plus 
pourrait-on, pour d'autres résultats, employer sa pa- 
tiente méthode, mais imiter le résultat de cette mé- 



IN MEMORIAM 267 



thode dans la bizarrerie extérieure qu'elle lui doit 
parfois, c'est aussi sot que de se promener en sca- 
phandre dans les rues, ou d'écrire à l'envers sous 
prétexte qu'on admire les manuscrits du Vinci. 
Mallarmé, sous ce rapport, fit beaucoup de bien et 
beaucoup de mal, comme fait toujours tout puissant 
esprit. Beaucoup de bien, parce qu'il désigna certains 
sots plagiaires à une risée méritée ; beaucoup de mal 
parce que l'autorité de ce magique esprit, son despo- 
tisme involontaire, d'autant plus redoutable qu'il 
était plus voilé de douceur, put incliner quelques 
esprits non négligeables, mais trop flexibles, ou trop 
jeunes, pas assez formés, les plier en des postures peu 
sincères, leur faire adopter une syntaxe, une manière 
d'écrire qui supposait et que nécessitait une méthode, 
mais qui sans elle n'était plus que manière et que pure 
afîectation. 

Gomment en eût-il été autrement ? Ceux qui vien- 
dront, ceux qui sont venus depuis trois ans ne peuvent 
assez se rendre compte de la déconvenue qui attendait 
un jeune esprit avide d'art et des émotions de l'esprit 
à son entrée dans la « Société littéraire » d'alors. 
Renan, Leconte de Lisle et Banville étaient morts ; 
Rimbaud perdu ; Verlaine hagard, impossible à saisir ; 



258 PRÉTEXTES 



la conversation deHeredia, toute de'verve, nourrissait 
peu : Sully- Prudliomme se méprenait ; certaine 
méprisante ini'atuation empêchait de reconnaître en 
Moréas ses qualités de vrai poète ; Régnier, Griffin 
naissaient à peine. . . Auprès de qui aller ? Qui admirer, 
grands dieux ? 

— On entrait chez Mallarmé ; c'était le soir ; on 
trouvait là d'abordenfin un grand silence ; à la porte, 
tous les bruits de la rue mouraient ; Mallarmé com- 
mençait à parler d'une voix douce, musicale, inou- 
bliable, — hélas I à jamais étouffée. Chose étrange : 

IL PEÎtSAIT AVANT DE PARLER ! 

Et pour la première fois, près de lui, on sentait, on 
touchait la réalité de la pensée : ce que nous cherchions, 
ce que nous voulions, ce que nous adorions dans la vie, 
existait; un homme, ici, avait tout sacrifié à cela. 

Pour Mallarmé, la littérature était le but, oui la fin 
même de la vie ; on la sentait ici, authentique et réelle. 
Pour y sacrifier tout comme il fit, il fallait bien y 
croire uniquement. Je ne pense pas qu'il y'ait, dans 
notre histoire littéraire, exemple de plus intransi- 
geante conviction . 

Ne pouvant écouter nul autre, on ne sut point voir 
en lui le représeolant dernier et le plus parfait du 



m MEMORiAM a5g 



Parnasse, son sommet, son accomplissement et sa con- 
sommation ; on y vit un initiateur. Voilà pourquoi 
pcul-etre la réaction, ces dernières années, fut si vive, 
si follement passionnée. On eût cru la revendication 
d'une liberté compromise, tant cet esprit calme et 
retrait avait soumis à lui de pensées, avait contraint 
les autres à l'admirer. On regimba ; on fit semblant 
de le haïr ; et jamais sa domination ne fut plus affir- 
mée que par ceux qui s'en délivrèrent ; ils ne le 
purent faire qu'à grand éclat ; ils réclamèrent le 
droit de vivre ; comme si Mallarmé leur défendait 
d'exister dans quelque autre monde que le sien — 
par la seule manifestation tranquille d'une beauté 
morale hors du monde, éblouissante comme celle du 
solitaire dont il parle, qui nie le monde extérieur par 
la puissance de sa foi. 

Et je consens que la violence et la passion des 
réactions récentes vint aussi de la violence et de la 
passion de certains admirateurs, dont nous fûmes. 

En un âge où nous avions besoin d'admirer, Mal- 
larmé seul motivait une admiration légitime : 
comment n'eût-elle pas été violente et passionnée ? 

Été 1898. 



EMMANUEL SIGNORET 



Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande: 
J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande 
Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins. 
Muses ! vous soutenez mes plus hardis desseins : 
Ma parole de feu vous l'avez enfantée 
Pour qu'elle soit enfin des races écoutée. 

Ces vers, que publiait la Revue Blanche du i" jan- 
vier dernier, sont à peu près les derniers d'Emma- 
nuel Signoret. Le 20 décembre 1900, à Cannes, où, 
longtemps, des soins vigilants et une sorte d'inspira- 
tion latente la prolongèrent encore, s'acheva enfin sa 
triste lutte contre la nuit et la misère. La mort vint, 
non comme une étrangère, et non comme une amie, 
mais comme une fatale attendue qui ne devait trouver 
en lui plus rien à prendre, qu'une soufiFrante dépouille 
épuisée — tant l'eflort du poète avait été de poser, en 



IN MKMORIAM 201 



des vers qu'elle ne pût toucher, la part exquise de lui- 
même • — de sorte que, reculé et comme disparu der- 
rière son œuvre, son absence n'importât plus. 

Oui, tout l'effort de Signoret, sachant de loin la 
mort venir, fut l'effort propre de l'artiste : la nier. 
Fixer sa propre gloire et sa pensée en des lignes si 
belles, si pures, que le temps n'y put rien enlever. — - 
Qu'eût été l'œuvre d'art sans la mort, contre laquelle 
elle proteste? 

L'imperfection de certains poètes rassure. Il semble, 
tant leur effort satisfait peu, qu'ils aient encore 
beaucoup à dire, parce que jusqu'alors ils ont mal dit. 
Un long temps de vie leur est dû pour mener à mieux 
leur pauvre œuvre. — Par sa beauté, parfaite trop 
vite, accomplie, l'œuvre de Signoret inquiétait : elle 
empiétait sur sa vie. La satisfaction de ses vers ne lui 
laissait, nous semblait-il, plus rien à dire. Hélas I 
C'étaient — beauté, vie, œuvres — choses disons- 
nous : accomplies. La mort ne changera rien à ses 
vers. La vie n'y eût rien ajouté. 

Il était, pour les choses terrestres, sinon aveugle 
comme Homère, du moins d'une si extraordinaire 
myopie, que jamais la laideur ou l'infîrmilé du réel 
ne vint heurter, comme elle fait si douloureusement 



2U3 PRETEXTES 



chez Baudelaire, la poétique vision dans laquelle il 
avançait en rêve. Autant sa marche dans les rues était 
gauche, talonnante et gênée, autant son essor était là 
robuste, tranquille, assuré. Ce que d'autres appellent 
inspiration, visltation de la Muse, dont tels poètes 
sortent las et boiteux comme Jacob d'une lutte avec 
l'ange, c'était pour lui l'état constant, normal — à ce 
point qu'au contraire ce qui l'en distrayait, les soins 
matériels et urgents de la vie devenaient pour lui 
causes de maladie, de ruine. 

La misère, parfois, arracha d'un Léopardi, d'un 
Verlaine des chants si inespérément beaux qu'on doute 
s'il sied bien d'accuser de sa cruauté pour eux la 
Nature. Ici point : la douleur, la misère n'arrachèrent 
d'Emmanuel Signoret pas un chant, pas un cri per- 
sonnel. Les cordes métalliques de sa lyre ne se déten- 
dirent jamais. Il n'y eut là, ni pose, ni affectation 
d'impassibilité, mais isolation naturelle et complète 
de sa faculté poétique. De sorte que cette grande 
misère où vécut, dont mourut Signoret n'a servi de 
rien pour son art et reste simplement lamentable. 

Un jour je le vis, à Cannes ; je me plaignis à lui de 
ce qu'il ne produisait pas davantage. — « Moi, je suis 
toujours prêt, répondit-il ; j'attends que l'on me corn- 



IN MEMOBÎAM 2 63 

mande quelque chose, n — A la façon de Malherbe, 
de Pindare, Signoret se sentait poète officiel ; tout 
comme eux, sur commande, à propos de n'importe 
quoi, il eût fait des vers admirables ; il eût su cou- 
ronner d'un laurier neuf chaque victoire... El comme 
aucune commande officielle ne lui venait, Signoret, 
n'ayant rien de particulier à dire, satisfaisait son lyrisme 
en se chantant. Il se chantait lui-même sans repos et 
sans lassitude ; il chantait Puget-Théniers, Lançon, 
villages immortels de ce qu'il les avait habités ; il 
chantait la plage de Cannes comme Ronsart avait 
chanté les bords du Loir. Comme Ronsart chantait : 

Quelqu'un après mil ans, de mes vers étonne 

Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire, — 

il chantait, en non moins beaux vers ; 

Cannes ! jamais l'œil véridique des Muses 
Ne t'avait éclairé pour l'immortalité. — 
Tremblez sur ses deux mers, belles strophes confuses, 
Comme oscille un brouillard au clair des nuits d'été. 

Et puisque aucune gloire extérieure et matérielle ne 
descendait, il posait sur son propre front, le tressant 
lui-même en couronne, le laurier que lui-même et soli- 



264 PKÉTEXTES 

iaire avait cueilli. Et dans l'orgueil, dans l'infatuation 
même du geste, rien de bassement égoïste ni d'inté- 
ressé ne restait. Rien d'impersonnel, de général, 
d'officiel dirai-je, comme la ligure qu'il évoque de lui- 
même en ses vers. Il parle de lui-même comme d'une 
autre divinité. 

Une poésie si déshumanisée étonne aujourd'hui, 
déconcerte. Les âmes trop sceptiques et trop peu 
dévouées méconnaissent la divine et païenne ferveur 
qui peut, sur l'autel d'Apollon, consumer sans laisser 
de cendres. Le profane n'estime la passion qu'à ce 
qu'elle a laissé de déchets. La pureté du sacrifice est 
telle, ici, qu'il se méprend. Qu'importe 1 si, sur la 
pierre lisse oii, par le feu, tout ce qui restait de charnel 
l'ut dévoré, la flamme intense et sans vacillement de 
cette glorieuse consomption se reflète. 

Nous mettrons aux bergers un flambeau dans les mains ; 
Nous leur dirons : « Versez, par torrents, aux chemins 
La lumière opulente ! Assez d'âmes sont mortes I 
De la maison sans joie, allez ! brisez les portes 1 
L'œil de l'honimc a du ciel les charmantes couleurs! 
Les membres parfumés des enfants sont des fleurs 
Où, du pollen des dieux, l'homme vrai fructifie. 
Des sépulcres brisés jaillit l'aube de vie ! » 

G Irgenli, janvier 1902. 



OSCAR WILDE 



Il y a un an, à même époque (i), c'est à Biskra 
que j'appris par les journaux la lamentable fin d'Oscar 
Wilde. L'éloignement ne me permit pas, hélas ! de me 
joindre au maigre cortège qui suivit sa dépouille 
jusqu'au cimetière de *** ; en vain me désolai-je que 
mon absence semblât diminuer encore le nombre si 
petit des amis demeurés fidèles ; — du moins les 
pages que voici, je voulus aussitôt les écrire ; mais 
durant un assez long temps, de nouveau, le nom de 
Wilde sembla devenir la propriété des journaux... A 
présent que toute indiscrète rumeur autour de ce nom 
si tristement fameux s'est calmée, que la foule enfin 
s'est lassée, après avoir loué, de s'étonner, puis de 
maudire, peut-être un ami pourra-t-il exprimer une 

(i) Ecrit en Dcceinbrc 1901. 



a66 PRÉTEXTES 

li-istesse qui dure, apporter, comme une couronne sur 
une tombe délaissée, ces pages d'affection, d'admira- 
tion et de respectueuse pitié. 

Lorsque le scandaleux procès, qui passionna l'opi- 
nion anglaise, menaça de briser sa vie, quelques lilté- 
rateurs et quelques artistes tentèrent une sorte de sau- 
vetage au nom de la littérature et de l'art. On espéra 
qu'en louant l'écrivain on allait faire excuser Tbomme. 
Hélas ! un malentendu s'établit ; car, il faut bien le 
reconnaître : Wilde n'est pas un grand écrivain. La 
bouée de plomb qu'on lui jeta ne fit donc qu'achever 
de le perdre ; ses œuvres, loin de le soutenir, sem- 
blèrent foncer avec lui. En vain quelques mains se 
tendirent. Le flot du monde se referma ; tout fut fini. 

On ne pouvait alors songer à tout différemment le 
défendre. Au lieu de chercher à cacher l'homme der- 
rière son œuvre, il fallait montrer l'homme d'abord 
admirable, comme je vais essayer de faire aujourd'hui 
— puis l'œuvre même en devenant illuminée. — 
« J'ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n'ai mis 
que mon talent dans mes œuvres », disait Wilde. — 
Grand écrivain non pas, mais grand viveur, si l'on 
permet au mot de prendre son plein sens. Pareil aux 
philosophes de la Grèce, Wilde n'écrivait pas mais 



IN MEMOniAM 267 



causait et vivait sa sagesse, la confiant imprudemment 
à la mémoire fluide des hommes, et comme l'ins- 
crivant sur de l'eau. Que ceux qui l'ont plus longue- 
ment connu racontent sa biographie ; un de ceux qui 
l'auront le plus avidement écouté rapporte simplement 
ici quelques souvenirs personnels : 



Ceux qui n'ont approché Wilde que dans les der- 
niers temps de sa vie, imaginent mal, d'après l'être 
affaibli, défait, que nous avait rendu la prison, l'être 
prodigieux qu'il fut d'abord. 

C'est en 1891 que je le rencontrai pour la première 
fois. Wilde avait alors ce que Thackeray appelle « le 
principal don des grands hommes » : le succès. Son 
geste, son regard triomphaient. Son succès était si cer- 
tain qu'il semblait qu'il précédât Wilde et que lui n'eût 
qu'à s'avancer. Ses livres étonnaient, charmaient. Ses 
pièces allaient faire courir Londres. II était riche ; il 
était grand ; il était beau ; gorgé de bonheurs et d'hon- 
neurs. Certains le comparaient à un Bacchus asiatique ; 
d'autres à quelque empereur romain ; d'autres à Apol- 
lon lui-même — et le fait est qu'il rayonnait. 

A Paris, sitôt qu'il y vint, son nom courut de 



ÏN MEMORIAM 



îôg 



bouche en bobohe ; on rapportait sur lui quelques 
absurdes anecdotes : Wilde n'était encore que celui qui 
fumait des cigarettes à bout d'or et qui se prome- 
nait dans les rues une fleur de tournesol à la main. 
Car, habile à piper ceux qui font la mondaine gloire, 
Wilde avait su créer, par devant son vrai personnage, 
un amusant fantôme dont il jouait avec esprit. 

J'entendis parler de lui chez Mallarmé : on le pei- 
gnit brillant causeur, et je souhaitai le connaître, tout 
en n'espérant pas d'y arriver. Un hasard heureux, ou 
plutôt un ami, me servit, à qui j'avais dit mon désir. 
On invita Wilde à dîner. Ce fut au restaurant. Nous 
étions quatre, mais Wilde fut le seul qui parla. 

Wilde ne causait pas : il contait. Durant presque 
tout le repas, il n'arrêta pas de conter. Il contait dou- 
cement, lentement ; sa voix même était merveilleuse. 
Il savait admirablement le français, mais feignait de 
chercher un peu les mots qu'il voulait faire attendre. 
Il n'avait presque pas d'accent, ou du moins que ce 
qu'il lui plaisait d'en garder, et qui pouvait donner 
aux mots un aspect parfois neuf et étrange. Il pronon- 
çait volontiers, pour scepticisme : skepticisme... Les 
contes qu'il nous dit interminablement ce soir-là 
étaient confus et pas de ses meilleurs ; Wilde, incer- 



270. PRETEXTES 



lain de nous, nous essayait. De sa sagesse ou bien de 
sa folie, il ne livrait jamais que ce qu'il croyait qu'en 
pourrait goûter l'auditeur; il servait à chacun, selon 
son appétit, sa pâture ; ceux qui n'attendaient rien de 
lui n'avaient rien, ou qu'un peu de mousse légère ; et 
comme il s'occupait d'abord d'amuser, beaucoup de 
ceux qui crurent le connaître n'auront connu de lui 
que l'amuseur. 

Le repas fini, nous sortîmes. Mes deux amis mar- 
chant ensemble, Wilde meprità part : 

— « Vous écoutez avec les yeux, me dit-il assez 
brusquement. "Voilà pourquoi je vous raconterai cette 
histoire : 

» Quand Narcisse fut mort, les fleurs des champs se 
désolèrent et demandèrent à la rivière des gouttes 
d'eau pour le pleurer. — Oh ! leur répondit la rivière, 
quand toutes mes gouttes d'eau seraient des larmes, je 
n'en aurais pas assez pour pleurer mol-même Narcisse: je 
l'aimais. — Oh ! reprirent les fleurs des champs, 
comment n'aurais-tu pas aimé Narcisse ? Il était 
beau. — Etait-il beau ? dit la rivière. — Et qui mieux 
que toi le saurait ? Chaque jour penché sur ta rive, il 
mirait dans tes eaux sa beauté. . . » 

Wilcie B^arréfail un instïinl.,. 



IN MEMOniAM 371 



— « Si je l'aimais, répondit la rivière, c'est que,, 
lorsqu'il se penchait sur mes eaux, je voyais le reflet 
de mes eaux dans ses yeux. » 

Puis Wilde, se rengorgeant avec un bizarre éclat de 
rire, ajoutait : 

— « Gela s'appelle : Le Disciple. » 

Nous étions arrivés devant sa porte et le quittâmes. 
Il m'invita à le revoir. Cette année et l'année suivante 
je le vis souvent et partout. 

Devant les autres, je l'ai dit, Wilde montrait un 
masque de parade, fait pour étonner, amuser ou pour 
exaspérer parfois. Il n'écoutait jamais et prenait peu 
souci de la pensée dès que ce n'était plus la sienne. 
Dès qu'il ne brillait plus tout seul, il s'effaçait. On ne 
le retrouvait alors qu'en se retrouvant seul avec lui. 

Mais, sitôt seuls, il commençait : 

— « Qu'avez-vous fait depuis hier ? » 

Et comme alors ma vie coulait sans heurts, le récit 
que j'en pouvais faire ne présentait nul intérêt. Je re- 
disais docilement de menus faits, observant, tandis que 
je parlais, le front de Wilde se rembrunir. 

— « C'est vraiment là ce que vous avez fait ? 

— Oui, répondais-je. 

18 



272 Prétextes 



— Et ce que vous dites est vrai 1 

— Oui, bien vrai. 

— Mais alors pourquoi le redire ? Vous voyez bien : 
cela n'est pas du tout intéressant. — Comprenez qu'il 
y a deux mondes: celui qui est sans qu'on en parle ; on 
l'appelle le monde réel, parce qu'il n'est nul besoin 
d'en parler pour le voir. Et l'autre, c'est le monde de 
l'art ; c'est celui dont il faut parler, parce qu'il n'exis- 
terait pas sans cela. 

>) Il y avait un jour un homme que dans son village 
on aimait parce qu'il racontait des histoires. Tous les 
matins il sortait du village, et quand le soir il y ren- 
trait, tous les travailleurs du village, après avoir peiné 
tout le jour, s'assemblaient tout autour de lui et di- 
saient : Allons ! Raconte : Qu'est-ce que tu as vu 
aujourd'hui ^ — Il racontait : J'ai vu dans la forêt un 
faune qui jouait de la flûte, et qui faisait danser une 
ronde de petits sylvains. — Raconte encore : qu'as-tu 
vu ? disaient les hommes. — Quand je suis arrivé sur 
le bord de la mer, j'ai vu trois sirènes, au bord des 
vagues, et qui peignaient avec un peigne d'or leurs 
cheveux verts. — Et les hommes l'aimaient parce 
qu'il leur racontait des histoires. 

» Un matin il quitta comme tous les matins son 



IN MEMOHUM 2y^ 



\illage — mais quand il arriva sur le bord de la mer, 
voici qu'il aperçut trois sirènes, trois silènes au 
bord des vagues, et qui peignaient avec un peigne 
d'or leurs cheveux verts. Et comme il continuait sa 
promenade, il vit, arrivant près du bois, un faune qui 
jouait de la flûte à une ronde de sylvains... Ce soir- 
là, quand il rentra dans son village et qu'on lui de- 
manda comme lesautres soirs : Allons Iraconte : Qu'as- 
tu vu ? Il répondit : — Je n'ai rien vu. » 

Wilde s'arrêtait un peu, laissait descendre en moi 
l'efïet du conte: puis reprenait : 

((Je n'aime pas vos lèvres ; elles sont droites 
comme celles de quelqu'un qui n'a jamais menti. Je 
veux vous apprendre à mentir, pour que vos lèvres 
deviennent belles et tordues comme celles d'un masque 
antique. 

» Savez-vous ce qui fait l'œuvre d'art et ce qui fait 
l'œuvre de la nature ? Savez-vous ce qui fait leur dif- 
férence ? Car enfin la fleur du narcisse est aussi belle 
qu'une oeuvre d'art — et ce qui les distingue ce ne peut 
être la beauté. Savez-vous ce qui les distingue ? — 
L'œuvre d'art est toujours unique. La nature, qui ne 
fait rien de durable, se répète toujours, afin que rien 
de ce qu'elle fait ne soit perdu. Il y a beaucoup de 



374 t>RÉTEXTES 



fleurs de narcisse ; voilà pourquoi chacune peut ne 
vivre qu'un jour. Et chaque fois que la nature invente 
une forme nouvelle elle la répète aussitôt. Un monstre 
marin dans une mer sait qu'il est dans une autre mer 
un monstre marin, son semblable. Quand Dieu crée 
un Néron, un Borgia ou un Napoléon dans l'histoire, 
il en met un autre à côté ; on ne le connaît pas, peu 
importe ; l'important c'est qu'im réussisse ; car Dieu 
invente l'homme, et l'homme invente l'œuvre d'art. 

» Oui, je sais... un jour il se fit sur la terre un 
grand malaise, comme si enfin la nature allait créer 
quelque chose d'unique, quelque chose d'unique vrai- 
ment — et le Christ naquit sur la terre. Oui, je sais 
bien... mais écoutez : 

« Quand Joseph d'Arimathie. au soir, descendit du 
mont du Calvaire où venait de mourir Jésus, il vit sur 
une pierre blanche un jeune homme assis, qui pleurait. 
Et Joseph s'approcha de lui et lui dit : — Je com- 
prends que ta douleur soit grande, car certainement cet 
homme-là était un juste. — Mais le jeune honmic lui 
répondit : — Oh I ce n'est pas pour cela que je pleure ! 
Je pleure parce que moi aussi j'ai fait des miracles ! 
Moi aussi j'ai rendu la vue aux aveugles, j'ai guéri des 
paralytiques et j'ai ressuscité des morts. Moi aussi j'ai 



IN MKMCr.IAM 275 



séché le figuier slcri!" et j'ai changé de Teau en vin... 
Et les hommes ne m'ont pas crucifié. » 

Et qu'Oscar Wilde fût convaincu de sa mission 
représentative, c'est ce qui m'apparut plus d'un 
jour. ^ 

L'Evangile inquiétait et tourmentait le païen Wilde. 
Il ne lui pardonnait pas ses miracles. Le miracle païen, 
c'est l'œuvre d'art : le Christianisme empiétait. Tout 
irréalisme artistique robuste, exige un réalisme con- 
vaincu dans la vie. 

Ses apologues les plus ingénieux, ses plus inquié- 
tantes ironies étaient pour confronter les deux mo- 
rales, je veux dire le naturalisme païen et l'idéalisme 
chrétien, et décontenancer celui-ci de tout sens. 

— « Quand Jésus voulut rentrer dans Nazareth, 
racontait-il, Nazareth était si changée, qu'il ne re- 
connut plus sa ville. La Nazareth où il avait vécu 
était pleine de lamentations et de larmes ; cette ville 
nouvelle, pleine d'éclats de rire et de chants. Et le 
Christ, entrant dans la ville, vit des esclaves chargés 
de fleurs, qui s'empressaient vers l'cscahcr de marbre 
d'une maison de marbre blanc. Le Christ entra dans la 
maison, et au fond d'une salle de jaspe, couché sur 
une couche de pourpre, il vit un homme dont les che- 



2yG PUÉTEVTES 



veux défaits étaient mêlés aux roses rouges et dont les 
lèvres étaient rouges de vin. Le Christ s'approcha de 
lui, lui toucha l'épaule et lui dit : — Pourquoi mènes-tu 
cette vie ? — L'homme se retourna, le reconnut et ré- 
pondit : — J'étais lépreux ; tu m'as guéri. Pourquoi 
mènerais-je une autre vie ? 

» Le Christ sortit de cette maison. Et voici que dans 
la rue, il vit une femme dont le visage et les vêtements 
étaient peints, et dont les pieds étaient chaussés de 
perles ; et derrière elle, marchait un homme dont 
l'habit était de deux couleurs et dont les yeux se char- 
geaient dedésirs. Et le Christ s'approcha de l'homme, 
lui toucha l'épaule et lui dit : — Pourquoi donc suis-tu 
cette femme et la regardes-tu ainsi ? — L'homme se 
retournant le reconnut et répondit : — J'étais 
aveugle ; tu m'as guéri. Que ferais-je d'autre de ma 
vue ? 

» Et le Christ s'approcha de la femme : — Cette 
route que tu suis, lui dit-il, est celle du péché ; pour- 
quoi la suivre? — La femme le reconnut et lui dit en 
riant : — La route que je suis est agréable et tu m'as 
pardonné tous mes péchés. 

» Alors le Christ sentit son cœur plein de tristesse 
et voulut quitter cette ville. Mais comme il en sortait, 



IN MBVIORIAM 2/7 



il vit enfin, au bord des fossés de la ville, un jeune 
homme assis qui pleurait. Le Christ s'approcha de lui» 
et touchant les boucles de ses cheveux, il lui dit : — 
Mon ami, pourquoi pleures-tu ? 

» Et Lazare leva les yeux, le reconnut et répondit : 
— J'étais mort et tu m'as ressuscité ; que ferais-je 
d'autre de ma vie ? » 

— « Voulez-vous que je vous dise un secret ? com- 
mençait Wilde, un autre jour ; — c'était chez Heredia ; 
il m'avait pris à part au milieu du salon plein de 
monde — un secret. , . mais promettez-moi de ne le 
redire à personne.... Savez-vous pourquoi le Christ 
n'aimait pas sa mère ? — Cela était dit à l'oreille, à 
voix basse et comme honteusement. Il faisait une 
courte pause, saisissait mon bras, se reculait, puis., 
éclatant de rire, brusquement : 

— C'est parce qu'elle était vierge ! 1 . . . » 

Qu'on me laisse encore citer ce conte, un des plus 
étranges où se puisse achopper l'esprit — et com- 
prenne qui peut la contradiction que semble à peine 
inventer Wilde : 

«... Puis il se fit un grand silence dans la Chambre 
de la Justice de Dieu. — Et l'âme du pécheur 
s'avança toute nue devant Dieu. 



'J']8 PRÉTEXTES 



Et Dieu ouvrit le livre de la vie du pécheur : 

— Certainement ta vie a été très mauvaise : Tuas... 
(suivait une prodigieuse, merveilleuse énuméralioa 
de péchés) (i). — Puisque tu as fait tout cela, cer- 
lainement je vais t'envoyer on Enfer. 

— ïu ne peux pas m'envoyer en Enfer. 

— Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer 
en Enfer ? 

— Parce que j'y ai vécu toute ma vie. 

Alors il se fit un grand silence dans la Chambre de 
la Justice de Dieu 

— Eh bien ! puisque je ne puis pas l'envoyer en 
Enfer, jo m'en vais l'envoyer au Ciel. 

— Tu ne peux pas m'envoyer au Ciel. 

— El pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer 
au Ciel i' 

— Parce que je n'ai jamais pu l'imaginer. 

El il se fit un grand silence dans la Chambre de la 
Justice de Dieu (2). » 



(i) La rédaction qu'il fit plus tard de ce coule est, par extra- 
ordinaire, excellente — par conséquent aussi la traduction qu'en 
donna notre ami II. Davray, dans la Revue Blanche. 

(u) Depuis que Villicrs de l'Islc-Adam l'a trahi, tout le monde 
suit, liclas ! le grand secret do l'Eglise : // n'j a pus de ijuryaloire. 



IN MEMORIAM SJÇ) 



Un malin, Wilde me lendit à lire un arlicle où un 
critique assez épais le félicitait de a savoir inventer de 
jolis conles pour habiller mieux sa pensée ». 

• — « Us croienl, commença Wilde, que toutes les 
pensées naissent nues... Ils ne comprennent pas que 
je ne peux pas penser autrement qu'en conles. Le 
sculpteur ne cherche pas k traduire en marbre sa 
pensée ; il pense en marbre, directement. 

» Il y avait un homme qui ne pouvait penser qu'en 
bronze. Et cet homme, un jour, eut une idée, l'idée 
de la joie, de la joie qui habite l'instant. Et il sentit 
qu'il lui fallait la dire. Mais dans le monde toul entier 
il ne restait plus un seul morceau de bronze ; car 
los hommes avaient tout j employé. Et cet homme 
sentit qu'il deviendrait ^fou, s'il ne disait pas son 
idée. 

» Et il songeait à un morceau de bronze, sur la 
tombe de sa femme, à une statue qu'il avait faite pour 
orner la tombe de sa femme, de la seule femme qu'il 
cùl aimée ; c'élait la slatue de la tristesse, de la tris- 
Icssc qui habile la vie. El l'homme sentit qu'il deve- 
nait fou s'il ne disait pas son idée. 

« Alors il prit cette statue de la tristesse, delà tris- 
tesse qui habite,la vie ; il la brisa ; il la fondit, et il en 



aSO PRÉTEXTES 



fit la statue de la joie, de la joie qui n'habite que dans 
l'instant. » 

Wilde croyait à quelque fatalité de l'artiste, et que 
l'idée est plus forte que l'homme. 

— « Il y a, disait-il, deux espèces d'artistes : les 
uns apportent des réponses, et les autres, des questions. 
Il faut savoir si l'on est de ceux qui répondent ou bien 
de ceux qui interrogent ; car celui qui interroge n'est 
jamais celui qui répond. Il y a des œuvres qui 
altendcnt, et qu'on ne comprend pas pendant long- 
temps ; c'est qu'elles apportaient des réponses à des 
questions qu'on n'avait pas encore posées ; caria ques- 
tion arrive souvent terriblement longtemps après ia 
réponse. » 

Et il disait encore : 

— « L'âme naît vieille dans le corps ; c'est pour la 
rajeunir que celui-ci vieillit. Platon, c'est la jeunesse 
de Socrate... » 



Puis je restai trois ans sans le revoir. 



n 



Ici commencent les souvenirs tragiques. 

Une persistante rumeur, grandissant avec celle de 
ses succès (à Londres on le jouait à la fois sur trois 
théâtres), prêtait à Wilde d'étranges mœurs, dont 
certains voulaient bien encore ne s'indigner qu'avec 
sourire, et d'autres ne s'indigner point ; on prétendait 
d'ailleurs que ces mœurs, il les cachait peu, souvent 
les affichait au contraire, certains disaient : avec cou- 
rage; d'autres : avec cynisme; d'autres : avec affecta- 
tion. J'écoutais, plein d'étonnement, cette rumeur. 
Rien, depuis que je fréquentais Wilde, ne m'avait 
jamais pu rien faire soupçonner. — Mais déjà, par 
prudence, nombre d'anciens amis le désertaient. On 
ne le reniait pas nettement encore, mais on ne tenait 
plus à l'avoir rencontré. 

Un extraordinaire hasard croisa de nouveau nos 



a82 PAÉTBXTEI 

deux routes. C'est en janvier 1895. Je voyageais; 
une humeur chagrine m'y poussait, et plus en quête 
de solitude que de la nouveauté des lieux. Le temps 
était atheux ; j'avais fui d'Alger vers Blidah ; j'allais 
laisser Blidah pour Biskra. Au moment de quitter 
l'hôtel, par curiosité désœuvrée, je regardai le tableau 
noir où les noms des voyageurs sont inscrits. Qu'y vis- 
jeP — A côté de mon nom, le touchant, celui de 
Wilde... J'ai dit que j'avais soif de solitude : je pris 
l'éponge et j'effaçai mon nom. 

Avant d'avoir atteint la gare, je n'étais plus bien 
sûr qu'un peu de hichelé ne se fut pas cachée dans cet 
acte ; aussitôt, revenant sur mes pas, je fis remonter 
ma valise, et récrivis mon nom sur le tableau. 

Depuis trois ans que je ne l'avais vu (car je ne 
puis compter pour un revoir, l'an d'avant, une courte 
rencontre à Florence), Wilde était certainement changé. 
On sentait dans son regard moins de mollesse, quelque 
c'iose de rauque en son rire et de forcené dans sa joie, 
Il semblait à la fois plus sûr de plaire et moins ambi- 
tieux d'y réussir ; il était enhardi, affermi, grandi. 
Chose étran T^e, il ne parlait phis par apologues ; du- 
rant les quelques jours que je m'attardai près de lui, j© 
ne pus arracher de lui le moindre conte. 



ur memorÙm a83 



Je m'étonnai d'abord de le trouver en Algérie. 
— « Oh ! me dit-il, c'est que maintenant je fuis 
l'œuvre d'art. Je neveux plus adorer que le soleil... 
Avez-vous remarqué que le soleil déteste la pensée ; il 
la fait reculer toujours, et se réfugier dans l'ombre. 
Elle habitait d'abord l'Egypte; le soleil a conquis 
l'Egypte. Elle a vécu longtemps en Grèce, le soleil a 
conquis la Grèce ; puis l'Italie et puis la France. A 
présent toute la pensée se trouve repoussée jusqu'en 
Norvège et en Russie, là où ne vient jamais le soleil. 
Le soleil est jaloux de l'œuvre d'art. » 

Adorer le soleil, ah 1 c'était adorer la vie. L'adora- 
tion lyrique de Wilde devenait f;^rouche et terrible. 
Une fatalité le menait ; il ne pouvait pas et ne voulait 
pas s'y soustraire. Il semblait mettre tout son soin, sa 
vertu, à s'exagérer son destin età s'exaspérer lui-même. 
Il allait au plaisir comme on marche au devoir. — 
« Mon devoir à moi, disait-il, c'est de^ terriblement 
m'amuser. » — Nietzsche m'étonna moins plus tard, 
parce que j'avais entendu Wilde dire : 

— « Pas le bonheur ! Surtout pas le bonheur. Le 
plaisir I II faut vouloir toujours le plus tragique... » 

Il marchait dans les rues d'Alger précédé, escorté, 
suivi d'une extraordinaire bande de maraudeurs ; il 



284 raÉraxnf 

conversait avec chacun ; il les regardait tous avec joie 
et leur jetait son argent au hasard. 

— (( J'espèi'e, me disait-il, avoir bien démoralisé 
cette ville, n 

Je songeais au mot de Flaubert, qui lorsqu'on lui 
demandait quelle sorte de gloire il ambitionnait le 
plus, répondait : 

— « Celle de démoralisateur. » 

Je restais devant tout cela plein d'ctonnement, d'ad- 
miration et de crainte. Je savais sa situation ébranlée, 
les hostilités, les attaques et quelle sombre inquiétude 
il cachait sous sa joie hardie (i). Il parlait de rentrer 

(ij Un de ces derniers soirs d'Alger, Wilde semblait s'être 
promis de ne rien dire de sérieux. Enfin je m'irritai quelque 
peu de ses trop spirituels paradoxes : 

— « Vous avez mieux à dire que des plaisanteries, commençai- 
je ; vous me parlez ce soir comme si j'étais le public. Vous 
devriez plutôt parler au public comme vous savez parle, à vos 
amis. Pouiquoi vos pièces ne sont-elles pas meilleures.'' Le meil- 
leur de vous, vous le parlez ; pourquoi ne l'écrivez-vous pas? 

— Oh ! mais, s ecria-t-il aussitôt , — mes pièces ne sont pas 
du tout bonnes I et je n'y tiens pas du tout... Mais si vous sa- 
viez comme elles amusent! ... Elles sont presque toutes le ré- 
sultat d'un pari. Dorian Grey aussi ; je l'ai écrit en quelques 
jours, parce qu'un de mes amis prétendait que je no pourrais 
jamais écrire de romans. Cela m'ennuie tellement d'écrire ! » 
— Puisse pencliarit brusquement vers moi : « Voulez-vous savoir 



ÏM MEMORIAM 285 



à Londres ; le marquis de Q... l'insultait, l'appelait, 
l'accusait de fuir. 

— « Mais si vous retournez là-bas, qu'adviendra-t- 
il ? lui demandai-je, Savez-vous ce que vous risquez? 

— Il ne faut jamais le savoir... Ils sont extraordi- 
naires, mes amis ; ils me conseillent la prudence. La 
prudence ! Mais est-ce que je peux en avoir ? Ce serait 

le grand drame de ma vie ? — C'est que j'ai mis mon génie 
dans ma vie ;je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres. » 
Il n'était que trop vrai. Le meilleur de son écriture n'est qu'un 
pâle reflet de sa brillante conversation. Ceux qui l'ont entendu 
parler trouvent docovant de le lire. Dorian Grey, tout d'abord, 
était une admirable histoire, combien supérieure à la" Peau de 
Chagrin ! combien plus significative ! Hélas! écr't, quel chef- 
d'œuvre manqué ! — Dans ses contas lei plus charmants trop de 
littérature se mêle, si gracieux qu'ils soient on y sent trop l'ap- 
prêt ; la préciosité, l'euphuisme y cachent la beauté de la pre- 
mière invention ; on y sent, on ne peut cesser d'y sentir les trois 
moments de leur genèse ; l'idée première en est fort belle, simple, 
profonde et de retentissement certain ; une sorte de nécessité 
latente en retient Cxement les parties ; mais dès ici le don s'ar- 
rête ; le développement des parties se fait de manière factice ; 
elles ne s'organisent pas bien ; et quand, après, Wilde travaille 
ses phrases, s'occupe de mettre en valeur, c'est par une prodi- 
gieuse surcharge de concettis, de menues inventions plaisantes et 
bizarres où l'émotion s'arrête de sorte que le chatoiement de la 
surface fait perdre de vue et d'esprit la profonde émotion cea- 
rale. 



aî6 mÉTEXTBS 

revenir en arrière. Il faut que j'aille aussi loin que 
possible... Je ne peux pas aller plus loin... II faut 
qu'il arrive quelque chose, quelque chose d'autre... » 

Wilde s'embarqua le lendemain. 

Le reste de l'histoire, on lésait. Ce « quelque chose 
d'autre » ce fut le hard labour (i). 

(i) Je n'ai rien inventé, rien arrangé, dans les derniers 
propos que je cite. Les paroles de Wilde sont présentes à mou 
esprit, et j'allais dire à mon oreille. Je ne prétends pas que Wilde 
vit nettement se dresser devant lui la prison ; mais j'affirme que 
le grand coup de théâtre qui surprit et bouleversa Londres, trans- 
formant brusquement Oscar Wilde d'accusateur en accusé, ne 
lui causa pas à proprement parler de surprise. Les journaux, 
qui ne voulaient plus voir en lui qu'un pitre, ont dénaturé de 
leur mieux l'attitude de sa défense, jusqu'à lui enlever tout sens. 
Peut-être, quelque jour lointain, siéra-t-il de relever de la fange 
cet abominable procès ., 



III 



Dès qu'il fui sorti de prison, Oscar Wilde revînt en 
France. A Berneval, discret petit village aux environs 
de Dieppe, un nommé Sébastien Melmoth s'établit ; 
c'était lui. De ses amis français, comme j'avais été le 
dernier à le voir, à le revoir je voulus être le premier. 
Dès que je pus connaître son adresse, j'accourus. 

J'arrivai vers le milieu du jour. J'arrivais sans 
m'être annoncé. Melmoth que la bonne cordialité de 
T*** appelait assez souvent à Dieppe, ne devait rentrer 
que le soir. Il ne rentra qu'au milieu de la nuit. 

C'était presque encore l'hiver. Il faisait froid ; il 
faisait laid. Tout le jour je rôdai sur la plage déserte, 
découragé et plein d'ennui. Comment Wilde avait-il 
pu choisir Berneval pour y vivre ? C'était lugubre. 

La nuit vint. Je rentrai retenir une chambre à 
l'hôtel, celui même où vivait Melmoth, et d'ailleurs le 



PRETEXTES 



seul de l'endroit. L'hôtel, propre, agréablement situé, 
n'hébergeait que quelques êtres de second plan, d'inof- 
fensifs comparses auprès de qui je dus dîner. Triste 
société pour Melmoth ! 

Heureusement j'avais un livre. Lugubre soir ! onze 
heures... J'allais renoncer à attendre, quand j'entends 
le roulement d'une voiture... M. Melmoth est ar- 
rivé. 

M. Melmoth est tout transi. Il a perdu en route son 
pardessus. Une plume de paon que, la veille, lui 
apporta son domestique (affreux présage) lui avait bien 
annoncé un malheur ; il est heureux que ce ne soit 
que cela. Mais il grelotte et tout l'hôtel s'agite pour 
lui faire chauffer un grog. A peine s'il m'a dit bon- 
jour. Devant les autres tout au moins, il ne veut pas 
paraître ému. Et mon émotion presque aussitôt re- 
tombe, à trouver Sébastien Melmoth si simplement 
pareil à l'Oscar Wilde qu'il était : non plus le lyrique 
forcené d'Algérie, mais le doux Wilde d'avant la 
crise ; et je me trouvais reporté non pas de deux ans, 
mais de quatre ou cinq ans en arrière ; même regard 
rompu, même rire amusé, même voix... 

Il occupe deux chambres, les deux meilleures rie 
l'hôtel, et se les est fait aménager avec.goût. Beaucoup 



m ME^ORIAM 38^ 



de livres sur sa table, et parmi lesquels il me montre 
mes Nourritures Terrestres qui avaient paru depuis 
peu. Une jolie vierge gothique, sur un grand piédestal, 
dans l'ombre... 

A présent nous sommes assis près de la lampe et 
Wilde boit son grog à petits coups. Je remarque, à 
présent qu'il est mieux éclairé, que la peau du visage 
est devenue Touge et commune ; celle des mains encore 
plus, qui pourtant ont repris les mêmes bagues ; une 
à laquelle il tient beaucoup porte en chaton mobile 
un scarabée d'Egypte en lapis-lazuli. Ses dents sont 
atrocement abîmées. 

Nous causons. Je lui reparle de notre dernière ren- 
contre à Alger. Je lui demande s'il se souvient qu'alors 
je lui prédisais presque la catastrophe. 

— « N'est-ce pas, dis-je, que vous saviez à peu 
près ce qui vous attendait en Angleterre ; vous aviez 
prévu le danger et vous y êtes précipité ?... 

(Ici je ne crois pas pouvoir mieux faire que recopier 
les feuilles où je transcrivis feu après tout ce que je 
pus me rappeler de ses paroles). 

— « Oh ! naturellement ! naturellement, je savais 
qu'il y aurait une catastrophe — celle-là, ou une autre, 
je l'attendais. Il fallait que cela finisse ainsi. Songez 



9^0 PltÊTEXTES 

■■-■■'- 

donc : Aller plus loin, ce n'était pas possible ; et cela 
ne pouvait plus durer. C'est pourquoi vous comprenez 
qu'il faut que cela soit fini. La prison m'a complète- 
ment change. Je comptais sur clic pour cela — Cosy (i) 
est terrible ; il ne peut pas comprendre cela ; il ne 
peut pas comprendre que je ne reprenne pas la môme 
existence ; il accuse les autres de m'avoir changé.. 
Mais il ne faut jamais reprendre la même existence... 
Ma vie est comme une œuvre d'art ; un artiste ne 
recommence jamais deux fois la même chose... ou 
bien c'est qu'il n'avait pas réussi. Ma vie d'avant la 
prison a été aussi réussie que possible. Maintenant 
c'est une chose achevée. » 

Il allume une cigarette. 

— « Le public est tellement terrible qu'il ne con- 
naît jamais un homme que par la dernicie chose qu'il 
a faite. Si je revenais à Paris maintenant, on ne vou- 
drait voir en moi que le... condamné. Je ne veux pas 
reparaître avant d'avoir écrit un drame II faut jusque- 
là qu'on me laisse tranquille. » — Et il ajoute brus- 
quement : — « N'est-ce pas que j'ai bien fait de venir 
ici ? Mes amis voulaient que j'aille dans le Midi pour 

(i) Lord Alfred Douglai. 



IN MEMORIAM 39 1 



me reposer ; parce qnc, au commencement, j'étais 
très fatigué. Mais je leur ai demandé de chercher 
pour moi, dans le Nord de la France, une très petite 
plage, où je ne voie personne, où il fasse bien froid, 
où il n'y ail presque jamais de soleil... Oh 1 n'est-ce 
pas que j'ai bien fait de venir habiter à Berneval i' 
(Dehors il faisait un temps épouvantable.) 

» Ici tout le monde est très bon pour moi. Le curé 
surtout. J'aime tellement la petite église ! Croiriez- 
vous qu'elle s'appelle Notre-Dame de Liesse ! Aoh ! 
n'est-ce pas que c'est charmant ? — Et maintenant 
je sais que je ne vais plus jamais pouvoir quitter Ber- 
neval, parce que le curé m'a offert ce matin une 
stalle perpétuelle dans le chœur ! 

» Et les douaniers ! Ils s'ennuyaient telieraent, ici ! 
alors je leur ai demandé s'ils n'avaient rien à lire ; et 
maintenant je leur apporte tous les romans de Dumas 
père... N'est-ce pas qu'il faut que je reste ici ? 

» Et les enfants ! aoh ! ils m'adorent ! Le jour du 
jubilé de la reine, j'ai donné une grande fèto, un 
grand dîner, où j'avais quarante enfants de l'école — 
tous ! tous 1 avec le maître ! pour fêter la reine ! N'est- 
ce pas que c'est absolument charmant ?... Vous savez 
qucj'aime beaucoup la reine. J'ai toujours son portrait 



292 PBKTEXTES 



avec moi. » — Et il me montre, épingle au mur, 
le portrait caricatural de Nicholson. 

Je me lève pour le regarder ; une petite bibliothèque 
est auprès ; je regarde un instant les livres. Je vou- 
drais amener Wilde à me parler plus gravement. Je 
me rassieds, et avec un peu de crainte je lui demande 
s'il a lu les Souvenirs de la Maison des Morts. Il ne 
repond pas directement, mais commence : 

— « Les écrivains de la Russie sont extraordinaires. 
Ce qui rend leurs livres si grands, c'est la pitié qu'ils 
y ont mise. N'est-ce pas, avant j'aimais beaucoup 
Madame Bovary ; mais Flaubert n'a pas voulu de 
[iti' dans son œuvre, et c'est pourquoi elle a l'air 
petite et fermée ; la pitié, c'est le côté par où est ou- 
verte une œuvre, par où elle paraît infinie... Savez- 
vous, dear, que c'est la pitié qui m'a empêché de me 
tuer ? Oh ! pendant les six premiers mois j'ai été terri- 
blement malheureux ; si malheureux que je voulais 
me tuer ; mais ce qui m'a retenu de le ftiire, c'a été de 
regarder les autres, de voir qu'ils étaient aussi mal- 
heureux que moi, et d'avoir pitié. dear ! c'est une 
chose admirable, que la pitié ; et je ne la connaissais 
pas ! (Il parlait à voix presque basse, sans exaltation 
aucune.) — Est-ce que vous avez bien compris com- 



IxN MEMOUIAM 2g'6 



bien la pitié est une chose admirable ? Pour moi je 
remercie Dieu chaque soir — oui, à genoux, je re- 
mercie Dieu de me Tavoir fait connaître. Car je suis 
entre dans la prison avec un cœur de pierre et ne 
songeant qu'à mon plaisir, mais maintenant mon 
cœur s'est complètement brisé ; la pitié est entrée 
dans mon cœur ; j'ai compris maintenant que la pitié 
est la plus grande, la plus belle chose qu'il y ait an 
monde... Et voilà pourquoi je ne peux pas en vouloir 
à ceux qui m'ont condamné, ni à personne, parce 
que, sans eux, je n'aurais pas connu tout cela. — 
Bosy m'écrit des lettres terribles ; il me dit qu'il ne 
me comprend pas ; qu'il ne comprend pas que je n'en 
veuille pas à tout le monde ; que tout le monde a été 
odieux pour moi... Non, il ne me comprend pas ; il 
ne peut plus me comprendre. Mais je le lui répète 
dans chaque lettre ; nous ne pouvons pas suivre la 
même route ; il a la sienne ; elle est très belle ; j'ai 
la mienne. La sienne, c'est celle d'Alcibiade ; la 
mienne est maintenant celle de saint François 
d'Assise... Connaissez-vous saint François d'Assise ? 
aoh 1 admirable ! admirable ! Voulez-vous me faire 
un grand plaisir ? Envoyez-moi la meilleure vie de 
saint François que vous connaissiez... » 



294 PRÉTEXTES 

Je le lui promets, il reprend : 

— « Oui — ensuite nous avons eu un directeur de 
prison charmant, aoh ! tout à fait charmant ! mais 
les six premiers mois, j'ai été terriblement malheureux, 
il y avait un gouverneur de prison très méchant, un 
juif, qui était très cruel, parce qu'il manquait 
complètement d'imagination. » Cette dernière phrase, 
dilo tiès vite, était irrésistiblement comique ; et 
comme j'éclate de rire, il rit aussi, la répète, puis 
continue : 

— « Il ne savait quoi imaginer pour nous faire 
souffrir :.... Vous allez voir comme il manquait 
d'imagination... Il faut que vous sachiez que, dans la 
prison, on ne vous laisse sortir qu'une heure par jour ; 
alors on marche dans une cour, en rond, les uns 
derrière les autres, et il est absolument défendu de se 
parler. Des gardes vous surveillent et il y a de 
terribles punitions pour cnhii qu'on surprend — Ceux 
qui sont pour la première fois en prison se reconnaissent 
à ce qu'ils ne savent pas parler sans remuer les lèvres... 
Il y avait déjà six semaines que j'étais enfermé, et que 
je n'avais dit un mot à personne — à personne. Un soir, 
nous marchions comme cela les uns derrière les autres 
pendant l'heure de la promenade, et tout d'un coup, 



ÏN MEMOnUM •j(yS 



derrière moi, j'entends prononcer mon nom : c'clait le 
prisonnier qui était derrière moi, qui disait: « Oscar 
Wilde, je vous plains, parce que vous devez souffrir 
plus que nous. » Alors j'ai fait un énorme effort pour 
ne pas être reniarqué(je croyais que j'allais m'cvanouir) 
et j'ai dit sans me retourner : « Non, mon ami ; nous 
souffrons tous également. » — Et ce jour-là je n'ai 
plus du tout eu envie de me tuer. 

» Nous avons parlé comme cela plusieurs jours. 
J'ai su son nom, et ce qu'il faisait. Il s'appelait P*** ; 
c'était un excellent garçon ; aoh ! excellent !... 
Mais je ne savais pas encore parler sans remuer les 
lèvres, et un soir : « C. 33 ! (G. 33 c'était moi ) 

— G. 33 et G. 48» sortez des rangs l «Alors 
nous sortons des rangs et le gardien dit : « Vous 
allez comparaître devant Monsieur le Dirrrecteur ! » 

— Et comme la pitié était déjà entrée dans mon 
cœur, je ne m'effrayais absolument que pour lui ; 
j'étais, au contraire, heureux de souffrir à cause de lui. 

— Mais le directeur était tout à fait terrible. Il a fait 
passer P*** le premier ; il voulait nous interroger sépa- 
rément, — parce qu'il faut vous dire que la peine 
n'est pas la même pour celui qui a commencé à 
parler que pour celui qui a répondu ; la peine de 



296 PRÉTEXTES 

celui qui a parlé le premier est le double de celle 
de l'autre ; d'ordinaire le premier a quinze jours de 
cachot, le second seulement huit ; alors le directeur 
voulait savoir qui de nous deux avait parle le premier. 
Et, naturellement, P***, qui était un excellent garçon, 
a dit que c'était lui. Et quand, après, le directeur m'a 
fait venir pour m'interroger, naturellement, j'ai drt 
que c'était moi. Alors le directeur est devenu très 
rouge, parce qu'il ne comprenait plus. — « Mais P*** 
dit aussi que c'est lui qui a commencé ! Je ne peux 
pas comprendre... » 

« Pensez- vous, dear !! Il ne pouvait pas com- 
prendre ! Il était très embarrassé ; il disait : « Mais j 
lui ai déjà donné quinze jours à lui... » et puis il a 
ajouté : « Enfin I si c'est comme ça, je m'en vais vous 
donner quinze jours à tous les deux. » N'est-ce pas que 
c'est extraordinaire ! Cet homme-là n'avait aucune 
espèce d'imagination. » — Wilde s'amuse énormément 
de ce qu'il dit ; il rit ; il est heureux de raconter : 

— « Et naturellement, après les quinze jours, nous 
avions beaucoup plus envie qu'auparavant, de nous 
parler. Yousne savez pas combien cela pouvait paraître 
doux, de sentir que l'on souffrait l'un pour l'autre. 
— Peu à peu, comme on n'occupait pas tous les jours 



m MEMOUIAM 297 



le même rang, peu à peu j'ai pu parler a chacun 
des autres ; à tous ' à tous !... J'ai su le nom de cha- 
cun d'eux, l'histoire de chacun, et quand il devait 
sortir de prison. ... Et à chacun d'eux je disais : En 
sortant de prison, la première chose que vous ferez 
ce sera d'aller à la poste ; il y aura une lettre pour 
vous avec de l'argent. — De sorte que, comme cela, 
je continue à les connaître, parce que je les aime 
beaucoup. Et il y en a de tout à fait délicieux. 
Croiriez-vous qu'il y en a déjà trois qui sont venus 
me voir ici ! N'est-ce pas que c'est tout à fait admi- 
rable ?.., 

« Celui qui a remplacé le méchant directeur était 
un très charmant homme, aoh ! remarquable ! tout à 
fait aimable avec moi... Et vous ne pouvez pas 
imaginer quel bien m'a fait dans la prison la Saloiné 
que l'on a jouée à Paris, précisément à cette époque. 
Ici, on avait complètementoublié que j'étais littérateur! 
Quand on a vu ici que ma pièce avait du succès à 
Paris, on s'est dit : Tiens ! mais, c'est étrange 1 il a 
donc du talent. Et à partir de ce moment on m'a 
laissé lire tous les livres que je désirais. 

« J'ai pensé d'abord que ce qui me plairait le plus 
ce serait la littérature grecque. J'a; demandé Sophocle ; 



agS PRÉTEXTES 

mais je n'ai pu y prendre goût. Alors j'ai pense aux 
Pères de l'Eglise ; mais eux non plus ne m'inléres- 
saient pas. Et tout d'un coup j'ai pensé à Dan le... 
oh ! Dante î J'ai lu le Dante tous les jours ; eu italien ; 
je l'ai lu tout entier ; mais ni le Purgatoire ni le 
Paradis ne me semblaient écrits pour moi. C'est son 
Inferno surtout que j'ai lu ; comment ne l'aurais-je 
pas aimé ? Comprenez-vous ? L'Enfer, nous y étions. 
L'Enfer, c'était la prison... » 

— Ce même soir il me raconte son projet de drame 
«ur Pharaon et un ingénieux conte sur Judas. 

Le lendemain il me mène dans une charmante petite 
maison, à deux cents mètres de l'hôtel, qu'il a louée et 
commence à faire meubler. C'est là qu'il veut écrire 
ses drames ; son Pharaon d'abord, puis un Achab et 
Jésabel (il prononce : Isabelle) qu'il raconte merveil- 
leusement. 

La voiture qui m'emmène est attelée. Wilde y 
monte avec moi, pour m'accompagner un instant. Il 
me reparle de mon livre, le loue, mais avec je ne sais 
quelle réticence. Enfin la voiture s'arrête. Il me dit 
adieu, va descendre, mais, tout à coup : — « Ecoutez, 
dcar, il faut maintenant que vous me fassiez une pro- 



>« MEMOniAM 999 



mcçsc. Los Nourritures Tci rostres, c'est bien... c'est 
1res bien... Mais dear, promettez-moi : maintenant 
n'écrivez plus jamais JE. » 

Et comme je paraissais ne pas suffisamment com- 
prendre, il reprenait : — « En art, voyez-vous, il n'y 
a pas de première personne. » 




ÎV 



De retour à Paris, j'allai donner de ses nouvelles à 
Lord Alfred Douglas. Celui-ci me dit : 

— « Mais tout cela est tout à fait ridicule. "Wilde est 
tout à fait incapable de supporter l'ennui. Je le sais 
très bien : il m'écrit tous les jours ; et moi aussi je suis 
d'avis qu'il faut d'abord qu'il termine sa pièce ; mais, 
après, il me reviendra ; il n'a jamais rien fait de bon 
dans la solitude ; il a besoin d'être tout le temps 
distrait. C'est près de moi qu'il a écrit tout ce qu'il a 
écrit de meilleur. — Voyez d'ailleurs sa dernière 
lettre... » Lord Alfred me la montre et me la lit. — 
Elle supplie Bosy de le laisser finir tranquillement son 
Pharaon, mais dit en effet que, sitôt cette pièce écrite, 
il reviendra, le retrouvera, — et termine par cette 
phrase glorieuse : «... et alors je serai de nouveau le 
Roi de la Vie (the King of Life). » 



Et peu de temps après Wilde revint à Paris (i). Sa 
pièce n'était pas écrite ; elle ne le sera jamais. La 
société sait bien s'y prendre quand elle veut supprimer 
un homme, et connaît des moyens plus subtils que la 
mort... Wilde avait trop souffert depuis deux ans et 
d'une façon trop passive. Sa volonté avait été brisée. 
Les premiers mois, il put se faire illusion encore, mais 
bientôt il s'abandonna. Ce fut comme une abdication. 
Rien ne resta dans sa vie effondrée qu'un douloureux 
relent de ce qu'il avait été naguèi'e ; un besoin par ins- 
tants de prouver qu'il pensait encore ; de l'esprit, mais 



(i) Les représentants de sa famille assuraient k Wilde une 
fort belle situation s'il consenlait à prendre certains engagements, 
entre antres celui de ne jamais revoir Lord Alfred, Il ne put 
ou ne voulut pas les prendre. 



PRETEXTES 



cncrché, contraint, fripé. Je ne le revis plus que deux 
fois : 

Vn soir, sur les boulevards où je me promenais avec 
G***, je m'enlendis appeler par mon nom. Je me 
retournai : c'était Wilde. Ah ! combien il était 
changé!... « Si je reparais avant d'avoir écrit mon 
drame, le monde ne voudra voir en moi que le forçat », 
m'avait-il dit. Il était reparu sans drame et, comme 
devant lui quelques portes s'ctaiont fermées, il ne cher- 
chait plus de rentier nulle part ; il rodait. Des amis, 
à plusieurs reprises, avaient îcnlc de le sauver ; on 
s'ingéniait; on l'emmenait en Italie... Wilde échap- 
pait bientôt; retombait. Parmi cenx demeurés le plus 
longtemps fidèles, quelques-uns m'avaient tant redit que 
« Wilde n'était plus visible... », je fus un peu gêné, 
je l'avoiip, de le revoir et dans un lieu où pouvait 
passer tant de monde. — Wilde élait atfablé sur la 
terrasse d'un café. Il commanda pour G*** et pour 
moi deux cocktails... J'allais m'asseoir on face de lui, 
c'est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants, 
mais Wilde, s'aflectant de ce geste qu'il crut causé [lar 
ime absurde honte (il ne se trompait, hélas ! pas tout 
à fait) : 

— « Oh ! mettez-vous donc là, près de moi, dit-il, 



IN MEMORUM So3 



en ni'indiquant, à côté de lui, une chaise ; je suis tel- 
lement seul à présent ! » 

Wilde était encore bien mis ; mais son chapeau 
n'était plus si brillant ; son faux-col avait mcmc forme, 
mais il n'était plus aussi propre ; les manches de sa 
redingote étaient légèrement frangées > 

— « Quand, jadis, je rencontrais Verlaine, je ue 
rougissais pas de lui, reprit-il, avec un essai de fierté. 
J'étais riche, joyeux, couvert de gloire, mais je sentais 
que d'ctre vu près dje lui m'honorait, même quancî 
Verlaine était ivre... » Puis craignant d'ennuyer G**', 
je pense, il changea brusquement de ton, essaya d'a^^)i^ 
de l'esprit, de plaisanter, devint lugubre. Mon souvonir 
ici reste abominablement douloureux. Enfin, G**'^ et 
moi nous nous levâmes. Wilde tint à payer les con- 
sommations. J'allais lui dire adieu quand il me prit à 
part et, confusément, à voix basse : 

— « Ecoulez, me dit-il, il faut que vous sachiez... : 
je suis absolument sans ressources... ») 

Quelques jours après, pour la dernière fois, je la 
revis. Je ne veux citer de notre conversation qu'un 
mot. n m'avait dit sa ^QiiQf l'impossibilité de continuer, 
de ct^mracncer même up travail. Tristement je lui rap- 

80 



3o4 PnâTBXTBt 

pelais la promesse qu'il s'était faite de ne reparaître à 
Paris qu'avec une pièce achevée : 

— « Ah ! pourquoi, commençais-je, avoir si tôt 
quitté Berncval, où vous vous étiez promis de rester 
si longtemps? Je ne puis pas dire que je vous en 
veuille, mais... » 

11 m'interrompit, mit sa main sur la mienne, me 
regarda de son plus douloureux regard : 

— « Il ne faut pas en vouloir, me dit-il, à quelqu'un 
qui a été frappé. » 

Oscar Wilde mourut dans un misérable petit hôtel 
de la rue des Beaux-Arts. Sept personnes suivirent l'en- 
terrement ; encore n'accompagnèrent-elles pas toutes 
jusqu'au bout le funèbre convoi. Sur la bière, des 
fleurs, des couronnes ; une seule m'a-t-on dit portait 
une inscription : c'était celle du propriétaire de l'hôtel ; 
on y lisait ces mots : A MON LOCA TAIRE. 



TABLE DES MATIÈRES 



Denx conférences. 

De l'Influence en Littérature • . • 7 

Les Limites de L'Art . . . • 35 

Autour de M. Barrés. 

A propos des Déracinés . . . • 5l 

La querelle du peuplier [Réponse à M. Mannas). ... 6l 

La Normandie et le Bas-Languedoc • « 7' 

Lettres à Angèle. 

I. — Mirbeau ; Curel ; Hauptmann. ...••. 8l 

H. — Signoret ; Jammes ....... ^ . . 88 

IIL — Les Naturistes 99 

IV. — Barrés ; Maeterlinck. . - • 10a 

V. — Verhaeren, Pierre Loujrs 107 

VI. — Stevenson et du nationalisme en littérature . , . Ii3 
VU. — De c[u«l^ues réctntes idoUtrÏM •«••••ia4 



3oG TABLE DES MATIÈRES 

Vill. — Sada Yacco i35 

IX. — De quelques jeunes gens du Midi 142 

X. • — Les Mille Nuits et une Nuit du D" Mardrus , . i5i 

XI. — Max Slirncr et l'individualismo , 16° 

XII. — Nietzscke , . . , . 166 

Quelques livres. 

Villiers de l'IsIe-Adam i85 

Maurice Léon 19a 

Camille Mauclair 197 

Henri de Régnier • . . . 2o3 

Dr J. C. Mardrus {Les Mille F\\its cl une Nuit) . . . . 2ii 

Saint-Georges de Bonhéliçr aaa 

Lettre à M. Saint-Ccorrjcs de BouhcUer .,.,., 235 

Supplément. 

Francis Jammcs . . , , ♦ ail 

Saint-Georges de Bouliélior 2^3 

Henri de Régnier . , . 2^4 

Octave Mirbeau. , , • 346 

In Momoriam. 

Stéphane Mallarmé aSi 

Emmanuel Signorct 260 

Oscar Wilde ; . 265 



ACHEVE D'IMPRIMER 

L« vingt novembre mil neuf cent dix-neuf 

PAR 

BUSSIKRE 

A SAINT-AMAND (cHKr) 

pour le 

MERGVRE 

pa 
FRANCK 




WXà' \'^' ^'^ ( 



PQ Gide, André Paul Guillaume 

2613 Prétextes 

I2P69 



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